États-Unis : pourquoi Donald Trump mise tout sur la finance dérégulée.Par Romaric Godin

Donald Trump veut déréguler la finance. Une façon utile de faire de la croissance, mais un jeu dangereux.

Donald Trump veut déréguler la finance. Une façon utile de faire de la croissance, mais un jeu dangereux.

Avant-propos:
Voici une analyse  qui prend en compte différents éléments politico-économico-financiers de la construction d’un système globalisé complexe.
L’exercice est rude. M Godin s’en sort à merveille.
C’est un texte qui montre clairement le divorce qui prévaut entre les flux financiers d’une part et les flux liés à l’économie réelle.
Il démontre comment la politique économique, qui compte sur l’investissement des financiers, dite -à tort- libérale mène à une impasse.
Pour faire simple, les financiers ont la main sur les Etats et sur… l’épargne, pièce  maîtresse des investissements!
Tous les Etats sont concernés par cette impuissance imposée par le casino. Les Etats-Unis ne font pas exception en tant que pays.
Du coup, la composition de l’administration américaine qui fait la part belle aux maîtres de Wall Street est pratiquement une obligation pour tenter d’offrir quelque chose aux électeurs.
Un texte à savourer .
LHK
A lire également: Aucun président ne peut résister à la finance internationale

États-Unis : pourquoi Donald Trump mise tout sur la finance dérégulée. Par Romaric Godin

En faisant de la dérégulation financière et de son complément les baisses d’impôts sa priorité, le nouveau président des Etats-Unis veut doper rapidement la croissance. Mais c’est un jeu risqué qui pourrait préparer la prochaine crise en oubliant de régler les questions essentielles des inégalités sociales et territoriales et de la baisse de la productivité.

Le président élu des Etats-Unis, Donald Trump, a donc désormais une priorité : la dérégulation bancaire. C’est du moins ce qu’il a affirmé vendredi 11 novembre dans un entretien au Wall Street Journal en évoquant des modifications substantielles à la loi Dodd-Frank, cette loi qui a établi des régulations en 2010 au secteur financier pour tirer les leçons de la crise de 2007-2008. Les valeurs bancaires ne s’y sont pas trompées et ont fortement progressé en Bourse depuis l’élection du milliardaire à la Maison Blanche le 8 novembre dernier.

Se réconcilier avec le parti Républicain

Il peut sembler pour le moins paradoxal que celui qui avait fustigé durant la campagne les liens entre Hillary Clinton et Wall Street devienne, à peine élu, le champion de la finance. Mais, en réalité, Donald Trump ne s’est jamais caché de vouloir en finir avec la régulation financière. En réalité, il n’a guère le choix. Elu du parti républicain, mais choisi de facto contre le parti républicain et sur un programme qui tranchait avec la majorité de ce parti, il va devoir construire dans les premiers mois de son mandat l’unité de ce parti afin de pouvoir compter sur la majorité du Congrès. Or, un des points essentiels de la paix avec le pouvoir législatif sera la question budgétaire. Si Donald Trump a pu, pour convaincre les populations fragilisées de la Rust Belt, tenir un message keynésien de relance, ce message ne reflète nullement le rapport de force au sein du parti républicain.

Un plan de relance très incertain

Donald Trump aura clairement du mal à financer par le déficit des dépenses publiques supplémentaires. Les seuls dérapages budgétaires que les Républicains accepteront seront ceux finançant les baisses d’impôts. Ce seront donc ces baisses d’impôts qui auront la priorité et, partant, les dépenses publiques seront nécessairement serrées. Le plan de relance des infrastructures de 1.000 milliards de dollars devra donc attendre. Le programme de Donald Trump ne s’en est jamais caché :

ce programme doit être financé par les recettes supplémentaires récoltées par l’accélération des forages pétroliers et par la réduction fiscale accordée aux entreprises qui rapatrient leurs bénéfices aux Etats-Unis.

Tout ceci incite à la prudence sur la réalité d’un tel plan qui, de surcroît, à l’image du fantomatique plan Juncker en Europe, doit s’appuyer sur l’investissement privé. Le plan de relance à la Trump promet donc d’être lent et pas forcément utile : dans ce type de plan, les investissements se concentrent sur les projets les plus rentables qui auraient pu être financées par l’argent privé.

Tout miser sur la croissance

L’impact sur la croissance de ce plan s’annonce donc faible, du moins en début de mandat. Or, Donald Trump a besoin de croissance pour remplir les caisses de l’Etat et asseoir son pouvoir sur le Congrès et dans l’opinion. Son modèle de ce point de vue doit être George Bush Junior, lui aussi élu en 2000 malgré une majorité relative de voix face à Al Gore, mais qui a gagné (dans le contexte très particulier néanmoins de l’après-11 septembre) une large popularité par la suite.

Or, pour créer rapidement de la croissance, la formule utilisée pourrait être la même que dans les années 2000 : déréguler la finance.

Donald Trump explique qu’en amendant la loi Dodd-Frank, il favorisera le crédit, notamment envers les plus fragiles. C’est exactement la logique qui a conduit à la crise des subprimes. Le crédit a été utilisé comme levier de croissance de substitution au creusement des inégalités.

Revenir à l’avant-crise

En baissant les impôts et en dérégulant la finance, Donald Trump espère revenir à l’avant-crise en termes de croissance. Les baisses d’impôts viendront alimenter encore les flux financiers et la spéculations et doper les bénéfices des banques.Son idée serait alors que les recettes issues de cette croissance portée par la finance viennent remplir les caisses de l’Etat fédéral pour financer le plan de relance des infrastructures. La logique est belle sur le papier et on comprend l’engouement des opérateurs boursiers qui rêvent tous d’un retour au printemps 2007, lorsque la bulle financière était à son apogée et qui correspond à leur âge d’or. Mais est-elle réaliste ? Rien n’est moins sûr. L’histoire montre que le développement tiré par le secteur financier ne réduit guère les inégalités, tant sociales que géographiques. Surtout, elle ne conduit guère à des investissements raisonnés, mais souvent au contraire à un sous-investissement dans le domaine productif.

L’essor de la dérégulation financière dans les pays développés s’est accompagné d’un ralentissement de l’investissement et de la productivité.

La logique du parti Républicain plutôt que la régulation financière

Or, Donald Trump a aussi fait campagne sur le redressement de l’un et l’autre aux Etats-Unis. Il ne faut pas y compter : lorsque la finance est le moteur de la croissance, on évite tout ce qui peut la freiner, notamment ce qui pourrait favoriser l’investissement dans l’économie réelle.

Les rendements financiers vont donc détourner l’épargne de l’investissement, comme avant 2007.

Pendant la campagne, Donald Trump avait évoqué le retour du Glas-Steagall Act, cette loi, supprimée par Bill Clinton en 1999, qui interdisait la fusion des activités de banque d’investissement et de banque de détail. La logique était alors précisément de pouvoir diriger l’épargne vers l’économie réelle et non vers les produits spéculatifs. Ce projet semble devoir être enterré. On ne fait pas entrer dans son équipe la fine fleur de la banque d’investissement et on ne se donne pas comme priorité la dérégulation financière pour revenir au Glas-Steagall Act. Il s’agit plutôt de refaire de Wall Street le moteur de la croissance des Etats-Unis plutôt que de jouer sur la nature des flux financiers. Donald Trump choisit la facilité : doper la croissance à la finance dérégulée plutôt que de construire une vraie politique industrielle, sociale et territoriale. Mais cette facilité est aussi le reflet de ce qu’est le parti républicain : un parti qui reste marquée par la révolution conservatrice des années 1980 et qui, plus que jamais, veut réduire le rôle de l’Etat et imposer la logique du marché.

Un protectionnisme possible en comptant sur la finance ?

Dans cette politique économique, la question du protectionnisme se pose immédiatement. La force de la finance étasunienne repose avant tout sur le « recyclage » des excédents des pays gagnants de la mondialisation des échanges. Les Etats-Unis ne vivent plus au temps du monde de Bretton Woods où ils étaient le moteur financier du « monde libre » et où les bénéfices issues de son économie alimentait seule la machine financière. Désormais, pour prospérer, Wall Street, comme la City londonienne, a besoin d’une certaine liberté de circulation des capitaux. Or, cette liberté est l’envers de la liberté de circulation des biens. En misant sur la finance, Donald Trump ne pourra se permettre de vrai retour au protectionnisme. Etablir des droits de douane prohibitifs sur les produits chinois pourrait conduire à des représailles sur les investissements financiers chinois. Le président des Etats-Unis devrait donc se contenter alors de mesures symboliques sur quelques produits trop ouvertement subventionnés par Pékin et, peut-être, sur le gel des projets de traités de libre-échange. Mais tout retour en arrière semble impossible. Avant l’élection, les milieux d’affaires s’inquiétaient de ces tendances protectionnistes, mais la priorité donnée à la finance les rassure : c’est un gage de maintien de l’ouverture de l’économie.

Fuite en avant

Le choix de Donald Trump est donc celui d’une fuite en avant : tout miser sur la finance et les baisses d’impôts pour faire revenir la croissance d’avant-crise. Et pour dissimuler un protectionnisme très modéré, le nouveau président devrait tenter de séduire son électorat avec une politique agressive envers les immigrés illégaux. C’est pourquoi, dans sa première grande interview à CBS, il a évoqué l’expulsion rapide de « deux ou trois millions » d’immigrés illégaux « criminels ». La manœuvre fonctionnera-t-elle ? Difficile à dire, mais le monde de 2016 n’est pas celui de 2006. La croissance mondiale est faible, le secteur financier reste fragile et les attentes des électeurs sont fortes. Ne pas traiter la question centrale des inégalités et du sous-investissement chronique en misant tout sur la finance risque de conduire encore à une crise majeure.

Leçons pour l’Europe

Les premiers choix de Donald Trump sont très significatifs, y compris pour les Européens. Le mouvement anti-mondialisation mené par un courant xénophobe conservateur est souvent incapable de sortir d’une logique de dérégulation et de libéralisation qui, in fine, l’empêche de traiter les inégalités et de mettre en place une véritable stratégie d’investissement public. Autrement dit de mener réellement le changement qu’ils ont promis. Il ne leur reste alors plus pour « tenir leurs engagements » que l’action autoritaire et répressive, notamment sur les populations étrangères. Des actions qui, évidemment, ne règlent aucun problème économique.

Vu sur les crises-fr

Une réflexion sur “États-Unis : pourquoi Donald Trump mise tout sur la finance dérégulée.Par Romaric Godin

  1. Le programme économique de Trump a quelque chose de baroque. En effet voilà un programme qui est censé améliorer le bien-être des oubliés de la croissance et les laissés -pour -compte de la mondialisation débridée, se soucie avant tout de faire de jolis cadeaux fiscaux aux riches et de rendre la vie plus confortable pour les banquiers. Alors que ceux-ci ont une forte propension à fabriquer des bulles spéculatives avec leurs conséquences néfastes sur le secteur réel de l’économie.
    Ce programme va avoir aussi ses propres victimes, à savoir le climat et les inégalités de revenus et de patrimoines.
    Ce programme appelle trois observations:

    1) La relance par les grands travaux est une bonne idée sur laquelle les économistes d’obédience keynésienne comme Paul Krugman ont attiré l’attention depuis belle lurette, compte tenu de l’état avancé de la dégradation des infrastructures publiques aux Etats.-Unis. Mais ce plan de relance qui pourrait stimuler l’emploi selon le bon vieux multiplicateur keynésien se heurte au problème de la dette colossale que les Etats-Unis ont accumulée au cours de ces dernières années. Autrement dit, les manœuvres budgétaires sont fort limitées. Pour contourner cet écueil des finances publiques, l’ Administration Trump va sans doute confier cette tâche au secteur privé. Ce dernier va à coup sûr sélectionner les projets d’ investissement rentables, et in fine accentuer la fracture territoriale et sans doute remettre en cause l’universalité de l’accès aux services publics: par exemple certaines routes ne seront pas entretenues, des lignes de chemins de fer fermées ou des service postaux non assurés.

    2)La baisse des impôts sur les revenus des riches a toutes les chances de creuser les inégalités sans se traduire par davantage de croissance et d’emplois. Malgré leurs limites les modèles macroéconomiques nous enseignent que l’impact des dépenses publiques est plus important que celui des allègements fiscaux accordés aux ménages. Dans le cas d’espèce, la réduction du fardeau fiscal pour les riches va encore amoindrir davantage l’impact multiplicateur de cette mesure sur l’économie réelle. La raison en est que la propension marginale à consommer des riches est faible relativement à celle de ceux qui vivent de leur travail en l’occurrence les salariés. Une hausse de l’épargne des riches pourrait ne pas se traduire par des investissements productifs créateurs d’ emplois dans la mesure où le surcroît d’épargne occasionné par la réduction fiscale serait utilisé à des fins de spéculation ou bien investi à l’étranger. En résumé ce programme risque de provoquer le désenchantement auprès des couches populaires qui ont voté pour Trump. Enfin notons que ce plan repose sur de vielles recettes libérales selon lesquelles l’offre crée sa propre demande, en clair les revenus des catégories riches jouent le rôle des cours d’eau qui ne s’accumulent pas au sommet, mais qui ruissellent vers le bas. Avec une telle conception on risque de sacrifier de nombreuses personnes avant que le miracle économique ne se produise, tout particulièrement en raison des anticipations pessimistes des milieux d’affaires, et donc des investisseurs!

    3)la déréglementation des banques risque de renforcer l’économie casino et donc produire des bulles spéculatives en particulier si les banques se lancent dans les innovations financières pour prêter à toutes les catégories non solvables. Bref le programme économique qui est censé faire le bonheur de l’Amérique des raisins de la colère manifeste une ignorance crasse du risque systémique qui , bien au contraire, nécessite un renforcement des mécanismes de contrôle tels la mise à contribution des actionnaires des banques via les fonds propres.

    En conclusion l’Administration Trump va faire du neuf avec de vieilles recettes libérales, comme il est bien connu qu’avec les vieilles marmites qu’on réussit les bonnes soupes.

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s