Vers un totalitarisme sanitaire ? Vincent Held

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On rappelle rarement le fait que l’Apple Watch est un authentique produit médical, homologué comme tel aux États-Unis… avec des fonctionnalités permettant d’évaluer, notamment, des risques cardiovasculaires et autres paramètres liés à la « santé mentale » ! Or, il ne s’agit-là que de l’une des nombreuses manières dont nos données sont collectées par les géants du numérique, qui ne semblent pas se gêner pour les transmettre à d’autres entreprises – notamment des assurances maladie et des assurances-vie…

« On se bat pour nos données personnelles, parce qu’on ne veut pas vendre nos données à Google […] et on va acheter à Noël des enceintes connectées qui vont enregistrer tout ce qu’on fait, qui vont collecter toutes nos données personnelles […] Les problèmes de vie privée sont importants – et le législateur ne s’en occupe pas. Il y a une dimension totalitaire qui est grave. » (« L’intelligence artificielle, un espion dans notre salon ? », Le Figaro Live, 06/12/2018)

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A la fin juillet 2019, le grand quotidien britannique The Guardian avait révélé que des sous-traitants d’Apple entendaient régulièrement les conversations privées – et même confidentielles – d’utilisateurs insouciants. Ceci notamment lors d’achat de drogue, de consultations médicales et autres ébats intimes :

« Il y a d’innombrables exemples d’enregistrements de discussions privées entre des docteurs et leurs patients, ainsi que des discussions d’affaires […] Ces enregistrements sont accompagnés de données utilisateurs indiquant le lieu [de l’enregistrement et] les données de contact. »[1]

L’année précédente, la presse suisse s’était brièvement émue du fait que les assureurs suisses « espionnaient » (littéralement !) les profils Facebook et Google de leurs assurés :

« Si quelqu’un possède un compte auprès de l’un de ces prestataires, ces données sont liées [à ses données patient]. »[2]

24heures - Espionnage - assurésÉtait-ce à dire que les informations des comptes Gmail des assurés – et même, pourquoi pas, les données stockées sur leurs smartphones via le système Android – étaient également accessibles aux assureurs suisses ?

Toujours est-il qu’en octobre 2018, Google allait prendre part à une « réunion secrète » (!) avec des membres du gouvernement suisse et des représentants des milieux économiques les plus divers (UBS, Roche, Swisscom…).[3] Le chef de file de ces lobbyistes de haut vol ayant à cette occasion réclamé le « libre-commerce » des données médicales des patients suisses. Rien que cela !

FB Health Summit

Quand Facebook organise des « sommets » sur des questions de santé…

Des informations révélées par le grand quotidien TagesAnzeiger, qui aura également publié le procès verbal officiel de la séance. L’occasion pour nous de vérifier le fait que oui, les assureurs suisses « achetaient » bel et bien des données sur leurs clients[4] – et ce « en partie » auprès de fournisseurs basés « à l’étranger » ! Ceci sans même que lesdits clients aient donné leur accord, ni même qu’ils aient été informés de ces pratiques pour le moins intrusives !

(On remarquera au passage que les échanges de données entre la Suisse et les États-Unis sont régis par les « accords » Swiss-US Privacy Shield, qui sont eux-mêmes calqués sur l’EU-US Privacy Shield européen… Le cas suisse n’est donc sans doute pas une exception en Europe.)

Blockchain Digital Days

La Suisse est pleinement intégrée au « marché de l’information médicale » de l’UE via sa participation à la plateforme électronique MyHealthMyData. On peut ainsi supposer que le commerce des données médicales des Suisses n’est pas un cas unique en Europe…

On commence ainsi à entrevoir le potentiel commercial que pourraient receler certains produits aux allures de gadget mode, tels que l’Apple Watch. Les données ainsi collectées pouvant être partagées avec des « sociétés biotech »[5] et autres « assurances vie »[6]

De fait, l’Apple Watch est, depuis 2018, un produit médical homologué par la Food and Drugs Administration. Et cet objet connecté dont la conception a donné lieu à l’embauche par Apple de dizaines de médecins, permet déjà de surveiller le cardiogramme du porteur, sa pression artérielle, sa qualité de sommeil[7], etc. (A noter que l’intégration de la mesure du taux de glycémie – un indicateur précieux pour détecter les risques de diabète – représente visiblement un autre objectif à court terme pour l’entreprise.[8] Et si la « montre » peut mesurer la glycémie, alors peut-être est-elle également capable de détecter d’autres substances, comme la nicotine, l’alcool, le cannabis, etc. ?).

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La plateforme de dossiers médicaux électroniques de l’UE MyHealthMyData indique on ne peut plus officiellement que nos dossiers médicaux électroniques sont alimentés par des données issues des réseaux sociaux. Ne faudrait-il pas ajouter à tout le moins Google et Apple pour compléter la liste ? (On rappellera que la Suisse fait aussi partie de MyHealthMyData.)

En décembre 2018, une journaliste de CNBC avait ajouté :

« [Apple] pourrait également commencer à intégrer des prestations plus axées sur la santé mentale. […] La santé mentale pourrait être une grosse opportunité de croissance [pour Apple]. »[9]

Et de rappeler le fait que l’Apple Watch peut détecter le niveau de stress de son porteur ou encore évaluer la qualité de son sommeil… ce qui ne représente, de toute évidence, qu’une petite partie des « prestations » envisageables.

Comme cela a été largement relayé dans la presse, une brève analyse de notre activité Facebook permet de détecter un risque de dépression de manière fiable. Alors que dire de nos conversations téléphoniques, de nos mails – et autres « discussions privées », notamment « médicales » ?

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BONUS : la percée des dépistages génétiques

Et pour élargir encore un peu plus nos horizons intellectuels, nous conclurons avec cette citation du quotidien suisse de référence TagesAnzeiger, qui avait mis au jour « l’offensive » de certains milieux économiques sur les données médicales des Helvètes :

« La révolution digitale promet beaucoup : des diagnostics plus précis, de meilleurs traitements, des coûts plus bas et des percées dans la recherche. Mais elle présente également des dangers. […] Une personne […] risque de se voir retirer à l’avenir sa couverture d’assurance, parce que son patrimoine génétique présente de trop grands risques. Cela peut se produire dans dix, vingt ou cinquante ans. Contrairement aux données bancaires, les données de santé peuvent avoir une valeur prédictive d’une génération à l’autre. »[10]

Un constat alarmant, que l’on retrouve d’ailleurs également dans un rapport parlementaire remis au gouvernement français en mars 2018 – et qui parle plus précisément de risques dans « l’assurance santé »…[11]

Au fait, avez-vous déjà passé un test génétique pour découvrir « vos origines » ?

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Par Vincent Held, auteur d’Après la crise, chronique de l’émergence d’un nouvel ordre monétaire international (RdM, 2018)

 

 

 

Notes et références

[1] « Apple contractors ‘regularly hear confidential details’ on Siri recordings », The Guardian, 26/07/2019

[2] « Krankenkassen spionieren Kunden aus », Blick, 29/04/2018

[3] « Geheimsitzung mit Bundesrat: Angriff auf Patientendaten », TagesAnzeiger, 19/02/2019

[4] « Protokoll Beirat „Digitale Transformation WBF/UVEK“ 5. Beiratssitzung, Office fédéral des communications (via files.newsnetz.ch),

[5] « Biotech companies to capitalize on Apple health data and ‘improve outcomes’ », CNBC, 13/09/2018

[6] « Apple in talks with Medicare plans to bring watches to seniors », CNBC, 16/01/2019

[7] L’improbable notion de « sleep tracking » ayant été inventée pour l’occasion (cf. par exemple « How to track your sleep with an Apple Watch », Business Insider, 04/04/2019)

[8] cf. par ex. « Apple has a secret team working on the holy grail for treating diabetes », CNBC, 12/04/2017.

[9] « Apple doubling down on health, has hired 40 doctors », CNBC, 13/12/2018

[10] « Geheimsitzung mit Bundesrat: Angriff auf Patientendaten », TagesAnzeiger, 19/02/2019

[11] « Le décryptage du génome va bouleverser l’assurance santé. Lorsqu’il sera répandu, l’analyse des gènes déterminera la probabilité d’un individu à développer un cancer ou une autre maladie nécessitant des soins lourds. Si les assurances refusent d’assurer dès la naissance des individus ayant des risques d’avoir une maladie incurable, le dispositif, basé sur l’égalité des risques, va s’écrouler. Aujourd’hui, le système vacille avec les questionnaires santé. Il s’effondrera avec le verdict scientifique. » (cf. « Donner un sens à l’intelligence artificielle » [Mission parlementaire du 8 septembre 2017au 8 mars 2018], ladocumentationfrancaise.fr, mars 2018)

Ouvrages de Vincent Held

CrépusculeAprès la crise - couverture (hi-q)

https://reorganisationdumonde.com/livres/

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