Espagne: Des inégalités économiques au coeur de l’imbroglio Régional. Nicolas Klein

Une guerre socio-économique impitoyable au coeur des Régions!

Les inégalités socio-économiques, talon d’Achille de l’Espagne

            Cette reprise économique vigoureuse, qui se traduit par une forte croissance du produit intérieur brut, une réduction rapide du taux de chômage, une diminution très progressive du déficit public et une confiance retrouvée dans l’Espagne, ne doit toutefois pas cacher un phénomène inquiétant : ces avancées se font au prix d’une casse sociale durement ressentie par la population et de fortes inégalités. Ces dernières sont perceptibles à la fois entre Espagnols et entre régions. C’est sur ces deux aspects que nous souhaitons nous arrêter un instant.

Et la précarité était le prix à payer

            La brusque destruction d’emplois dans le pays suite à la crise économique de 2008 a jeté des millions de personnes et de foyers dans la précarité, voire la misère. Le fait de retrouver un poste de travail n’est d’ailleurs pas une garantie en soi de vivre dans des conditions décentes. C’est particulièrement vrai pour les emplois saisonniers qui dépendent du tourisme. Au cours du troisième trimestre de l’année 2017, par exemple, 235 000 postes ont été créés, ce qui a permis de faire baisser le taux de chômage jusqu’à 16,38 % de la population active. Notons néanmoins que 58,4 % de ces nouveaux emplois ont été occupés par des jeunes 16 à 24 ans dans des conditions précaires (avec des contrats de très courte durée pouvant aller jusqu’à un jour seulement)[1]. De façon générale, la jeunesse espagnole doit affronter des difficultés économiques[2]. En 2005, le risque de pauvreté chez les jeunes de 16 à 24 ans était de 23,6 % et il a explosé jusqu’à 40 % en 2016 – tandis qu’il s’est réduit de 32 % en 2005 à 16 % en 2016 chez les Espagnols âgés de 65 ans ou plus[3]. Certains n’hésitent plus à parler d’un « mur invisible » (muro invisible) pour évoquer les entraves qui sont imposées aux jeunes gens sur le marché du travail espagnol[4].

Le sort de ceux qui n’ont pas d’emploi est encore moins enviable puisque 80 % des inégalités qui se sont creusées outre-Pyrénées depuis 2008 sont liées à la perte de son emploi ou à l’incapacité à entrer sur le marché du travail[5]. Le coefficient de Gini a évolué en Espagne de 0,316 en 2004, au plus fort des années de croissance, à 0,347 en 2014 (où 0 représente l’égalité absolue et 1, l’inégalité la plus parfaite). Il dépasse toujours aujourd’hui 0,34[6].

Selon la Commission européenne, les 20 % les plus riches de la population espagnole gagnent 6,6 fois plus que les 20 % les plus pauvres, ce qui situe l’Espagne dans les nations les plus inégalitaires de l’Union européenne[7]. Ce sont désormais les entreprises qui fixent plus librement les conditions de travail et le type de contrat de leurs employés, ce qui entraîne plus de précarité pour ces derniers[8]. Par ailleurs, l’Espagne est touchée à la fois par l’ubérisation de l’économie[9] et à une forte polarisation du marché du travail entre contrats à durée indéterminée (souvent très temporaires) et contrats à durée déterminée[10]. Dans son rapport pour l’année 2015, l’organisation non gouvernementale britannique Oxfam allait encore plus loin en affirmant que, depuis 2007, notre voisin pyrénéen était le pays de l’Union européenne où les inégalités avaient le plus augmenté, juste derrière Chypre[11]. Une déclaration-choc qui n’est pas sans poser des problèmes méthodologiques et qui a été largement contestée par certains organismes espagnols, comme l’Institut Juan-de-Mariana[12].

Il ne nous appartient pas de trancher dans ce débat. En revanche, il est certain qu’il existe de grandes disparités de revenus et de richesse entre Espagnols, certains collectifs étant clairement plus pénalisés que d’autres. C’est ainsi que les jeunes Espagnoles travaillant dans l’hôtellerie ou le commerce de détail sont plus susceptibles de toucher le salaire minimum interprofessionnel (SMI)[13] que d’autres groupes de citoyens[14]. De façon générale, entre 2015 et 2016, 40 % de toute la richesse créée dans le pays a été captée par seulement 1 % des citoyens et quatre nouveaux multimillionnaires sont entrés dans le classement des principales fortunes mondiales[15].

Comme nous venons de l’expliquer, les inégalités sur le marché du travail y sont pour beaucoup. Entre le 1er janvier et le 30 novembre 2017, près de 20 millions de contrats de travail ont été signés outre-Pyrénées mais 26 % d’entre eux ont duré cinq jours ou moins[16]. Selon les calculs de Florentino Felgueroso, chercheur à la Fondation des Études d’Économie appliquée (FEDEA), un travailleur au contrat précaire devait attendre en moyenne 94 mois pour décrocher un contrat à durée déterminée durant la période 2008-2016, contre 57 mois au cours de la période 2001-2007[17]. En juillet 2017, les contrats à durée déterminée ou à temps partiel (le plus souvent subi) représentaient 42,4 % de l’ensemble des contrats de travail du pays[18]. Il en va de même dans le secteur public : l’emploi de ce dernier a certes crû de 4,44 % au premier trimestre 2018 mais il est devenu de plus en plus temporaire[19]. C’est, semble-t-il, le prix à payer pour maintenir la fameuse « compétitivité-coût » de l’Espagne.

Ces problèmes face au marché de l’emploi ont des conséquences à la fois socio-économiques (un fort taux de travail non déclaré, par exemple) et politiques (une méfiance palpable face aux institutions publiques)[20]. Même sur des sujets aussi idéologiques que l’indépendantisme catalan, l’appartenance à telle ou telle couche de la société conditionne les décisions politiques. En Catalogne, ceux qui ne rendent pas publics leurs revenus mensuels, qui touchent moins de 900 euros par mois, de 900 à 1 200 euros ou de 1 200 à 1 800 euros sont majoritairement unionistes (respectivement à 54 %, 59 %, 66 % et 51 %). Au contraire, plus on dépasse les 1 800 euros de revenus mensuels, plus on est séparatiste : à 53 % entre 1 800 et 2 400 euros, à 55 % entre 2 400 et 4 000 euros et à 54 % au-delà de 4 000 euros[21].

La guerre des communautés autonomes

Une concurrence généralisée entre régions

Ces considérations catalanes nous amènent à nous pencher plus précisément sur les inégalités régionales, très marquées outre-Pyrénées. Il faut dire qu’il existe à la base des différences de structures économiques et sociales entre communautés autonomes espagnoles, depuis le Pays basque et la Navarre (qui disposent d’un statut fiscal très avantageux grâce à l’État central)[22] jusqu’à l’Andalousie, l’Estrémadure ou les îles Canaries (qui souffrent d’un taux de chômage traditionnellement plus élevé que dans le reste de l’Espagne, d’une faible diversification économique, d’un emploi non déclaré endémique, etc.)

L’essentiel des grandes compagnies et du tissu industriel espagnols est concentré dans le Nord du pays et à Madrid, là où se trouvent également les plus faibles taux de chômage, la productivité la plus élevée ainsi que l’emploi le plus stable et le plus spécialisé[23]. De plus, la conjonction entre chômage et vieillissement de la population a des conséquences dramatiques dans certaines communautés autonomes comme la Principauté des Asturies, la Galice ou la Castille-et-León, où le taux d’actifs se réduit chaque année un peu plus[24]. Les autonomies les mieux placées dans la plupart des classements économiques espagnols sont généralement la Communauté de Madrid, le Pays basque, la Navarre, la Catalogne et la Communauté de Valence[25].

D’autres, au contraire, cumulent les handicaps et ont été l’objet de peu d’attention de l’État central ces dernières années. C’est le cas de l’Estrémadure, communauté autonome à la frontière avec le Portugal, peuplée d’un peu plus d’un million d’habitants. Si son patrimoine historique, architectural et artistique est extraordinaire, sa situation économique est traditionnellement délicate. Elle affiche au premier trimestre de l’année 2018 un taux de chômage de 25,9 % de la population active[26] (contre 16,1 % au niveau national) et ses infrastructures de transport, notamment dans le domaine ferroviaire, sont peu développées[27]. La région a du mal à lutter sur un pied d’égalité avec la Catalogne, y compris dans de domaines agroalimentaires où elle a des atouts, comme la production de cava (le « champagne espagnol »)[28].

Un jeu truqué ?

C’est qu’en réalité, l’« Espagne des autonomies » repose sur une organisation territoriale et institutionnelle disparate dans laquelle les composantes du pays ne disposent pas des mêmes avantages ni des mêmes compétences : « La constitution espagnole n’a donc pas organisé un territoire fédéral dans lequel la collaboration entre les niveaux de pouvoir serait formulée à l’origine et dans lequel la centralité de l’État et l’égalité des territoires seraient des valeurs reconnues par tous. Personne n’imaginait en 1978 que Madrid ou la Castille deviendraient des communautés autonomes avec leurs propres parlements. C’est l’action politique des élus et des électeurs de certains territoires qui a eu un effet d’entraînement aboutissant à la généralisation d’une décentralisation allant bien au-delà de ce qui était prévu par les auteurs de la constitution »[29].

Le système de redistribution de l’argent public par l’État central au profit des communautés autonomes a beaucoup évolué au fil des décennies et se caractérise aujourd’hui par une opacité et une complexité qui suscitent rancœurs, jalousies et accusations croisées entre régions[30]. Une telle organisation a certes permis à chaque autonomie de suivre sa propre voie (car la politique économique et fiscale est outre-Pyrénées une prérogative régionale, qui doit néanmoins suivre les orientations générales de l’État[31]) mais elle n’a jamais prouvé son efficacité, ni en termes de cohésion nationale[32], ni en termes d’enrichissement : « En résumé, les avantages économiques supposés de l’autonomie régionale ne sont visibles nulle part. Ils sont équivoques, incertains et ne parviennent à se manifester ni en Espagne, ni dans d’autres pays qui ont derrière eux une tradition fédérale ou qui, comme le nôtre, ont entrepris au cours des cinquante dernières années un processus de décentralisation tourmenté. […] Les hommes politiques locaux qui ont des louanges plein la bouche pour l’autonomie régionale car elle permettrait (ainsi qu’ils le promettent à leurs électeurs) de prendre le chemin de la prospérité ne savent pas de quoi ils parlent ou mentent de manière éhontée. Quant à ceux qui, dans un pays comme l’Espagne (qui est parvenue à l’un des plus forts degrés de décentralisation du monde), réclament plus de compétences pour pouvoir développer toutes les potentialités de leur région se complaisant dans un discours fallacieux qui se moque de l’intelligence des citoyens dument informés »[33].

Petit à petit, l’État central espagnol s’est vidé de sa substance au profit des communautés autonomes, à tel point que l’Espagne est aujourd’hui la deuxième nation la plus décentralisée au monde[34]. Conjugué à la crise socio-économique de 2008 et à la défiance généralisée vis-à-vis d’institutions de plus en plus corrompues et inefficaces, le défi séparatiste catalan a probablement porté un coup mortel à l’organisation politique et territoriale mise en place outre-Pyrénées entre 1978 et 1983[35], même si aucune alternative crédible n’a été proposée jusqu’à présent. Selon plusieurs sondages, les citoyens espagnols sont de plus en plus nombreux à soutenir l’idée d’une recentralisation du pouvoir (ils sont 20 % en 2018 à le désirer contre 9 % en 2005)[36].

Nord contre Sud

En attendant, la compétition économique entre communautés autonomes espagnoles n’a jamais été aussi exacerbée[37] (tout comme l’est la compétition entre État de l’Union européenne) et elle est en partie au cœur de l’indépendantisme catalan[38].

Les finances de chacune des régions s’en ressentent et le gouvernement de Madrid est régulièrement obligé de venir au secours de certaines d’entre elles (notamment la Catalogne, la Communauté de Valence, l’Andalousie ou la Castille-La Manche) afin de leur éviter une banqueroute pure et simple.

Cela ne manque pas de soulever des incompréhensions au sein d’autonomies plus rigoureuses en termes financiers[39]. L’on peut percevoir ces inégalités dans tous les domaines. Par exemple, le pourcentage de travailleurs hautement qualifiés est surtout fort dans la Communauté de Madrid et, dans une moindre mesure, au Pays basque et en Catalogne[40]. En matière de rémunération annuelle brute, la Communauté de Madrid, le Pays basque et la Navarre mènent la danse tandis que les îles Canaries, la Région de Murcie et l’Estrémadure sont en queue de peloton[41].

La donnée la plus frappante est sans nul doute le taux de chômage par province puisqu’une carte élaborée à partir de cette variable laisse entrevoir une coupure assez nette entre le Nord (plus riche) et le Sud (plus pauvre). À la fin du troisième trimestre 2017, le taux de demandeurs d’emplois au niveau national en Espagne était de 16,38 % de la population active mais la variation était considérable entre la province de Huesca (Aragon), au pied des Pyrénées, avec 6,2 %[42], et la province de Cordoue (Andalousie), avec 30,2 %. La province de Guipuscoa (Pays basque) ne dépassait pas les 8,7 %, tandis que celle de Lugo (Galice, 11,1 %), de Lérida (Catalogne, 11,4 %), de Soria (Castille-et-León, 8,2 %) ou de Ségovie (Castille-et-León, 10,7 %) restaient à un niveau raisonnable. Au contraire, les provinces d’Almería et de Cadix (Andalousie, 27,6 %) souffraient grandement[43].

Taux de chômage espagnole par province.PNG


Jusqu’à 27.6% de taux de chômage dans certaines provinces du Sud!                                                     Source: https://actualiteespagnole.wordpress.com/2017/11/01/un-taux-de-chomage-en-baisse-en-espagne-en-depit-de-grosses-inegalites-regionales/

 

Dans ce cadre, l’Andalousie est effectivement l’exemple du problème du sous-développement de l’Europe du Sud. Elle a connu un réel rattrapage par rapport au niveau moyen espagnol et européen entre les années 80 et 2000 (27 points entre 1986 et 2010[44]) mais cette évolution n’est que partielle. Surtout, la région a toujours du mal à résorber son chômage de masse et à muscler son secteur technologique[45]. D’autres communautés ont choisi, pour des raisons politiques, de mettre sous le boisseau les questions sociales. C’est le cas de la Catalogne, qui, au nom de l’indépendantisme, néglige depuis longtemps les plus fragiles, qui le rendent bien aux séparatistes, comme nous l’avons plus haut[46].

Le malheur des uns fait le bonheur des autres

En ce sens, si la Communauté de Madrid, la Région de Murcie, l’Aragon, le Pays basque et les Baléares sont les communautés autonomes qui devraient le plus croître en 2018[47], la situation est très hétérogène en fonction de la région espagnole. Chaque autonomie cherche à valoriser ses atouts et à tirer la couverture à elle, quitte à profiter de la situation délicate d’une région frontalière.

La Communauté de Valence, de plus en plus imbriquée à l’économie madrilène[48], bénéficie des remous économiques que subit la Catalogne en raison des troubles séparatistes pour attirer des entreprises catalanes à elle[49]. Alors qu’elle avait vu ses grandes caisses d’épargne régionales (Bancaja, Caja de Ahorros del Mediterráneo, Banco de Valencia) faire faillite durant la crise, elle s’est reconstituée une place bancaire majeure avec l’installation à Valence de Caixabank et de Sabadell à Alicante, deux entreprises bancaires qui ont fui la Catalogne après le référendum indépendantiste illégal du 1er octobre 2017. De son côté, Bankia a repris des couleurs après des années de turbulences[50]. De fait, la capitale espagnole et la troisième ville du pays sont les deux régions qui ont rapidement capté le plus de sièges d’entreprises en provenance de Catalogne durant la crise séparatiste (57 % dès octobre 2017)[51].

De son côté, l’Aragon cherche à développer des projets qui viendraient à bout de la désertification de ses zones rurales et notamment de la province de Teruel[52]. Les initiatives ne manquent pas comme la création il y a quelques années d’un aéroport près de Teruel. Ce dernier n’accueille pas de passagers mais uniquement des aéronefs à entretenir, à stocker ou à désosser. Le succès est total et de nombreuses entreprises aéronautiques se sont installées sur place, tant et si bien que les locaux deviennent désormais trop petits[53]. Quant aux habitants de la petite commune de Castelserás (820 habitants environ), ils se sont mis à vendre massivement des produits de toutes natures sur Internet : pain, luzerne, objets d’occasion, jouets, cosmétique, encre, imprimantes, photocopieurs, couteaux, etc. La réputation de cette bourgade a dépassé les frontières de l’Aragon et la presse espagnole en parle désormais comme de la Silicon Valley espagnole[54] – même si la comparaison est volontairement exagérée. De son côté, la ville de Saragosse s’impose de plus en plus comme le grand pôle logistique du Nord de l’Espagne et son aéroport de marchandises pourrait devenir dès 2018 le deuxième du pays en nombre de tonnes, devant l’aéroport de Barcelone-El Prat[55]. Ces projets parfois isolés suffiront-ils à revitaliser les zones déprimées du Sud de l’Aragon ?[56] Rien n’est moins sûr pour le moment.

Évoquons enfin une dernière inégalité régionale – qui n’est sans doute pas la moindre. Depuis plusieurs décennies, c’est la Communauté de Madrid qui a le plus bénéficié de l’enrichissement de l’Espagne et a su se positionner comme la région la plus dynamique. Les trois communes les plus riches de notre voisin ibérique en termes de produit intérieur brut par habitant (Pozuelo de Alarcón, Las Rozas de Madrid et Majadahonda) se trouvent toutes dans la banlieue de la capitale et ont su attirer de nombreuses entreprises du fait d’une politique municipale proactive[57]. De façon générale, à partir de 1980, l’aire urbaine madrilène a crû à une vitesse importante, plus que celle de Barcelone, détrônant peu à peu la Catalogne comme moteur de l’économie nationale. Alors que la Communauté de Madrid représentait 15,7 % de la richesse espagnole en 1981 et que la Catalogne en expliquait 18,3 %, en 2016, la première avait atteint 18,9 % et la seconde, 19 %. La spécialisation économique de Madrid dans des industries et des services à forte valeur ajoutée[58] explique dans une grande mesure ce différentiel de croissance. La résilience de Madrid à la crise a été bien supérieure[59] et, depuis une vingtaine d’années, l’industrie a bien plus fui la Catalogne que la capitale ou le Pays basque[60].

Dans tous les domaines, la capitale espagnole a su s’imposer sur son éternelle rivale : immobilier[61], investissement étranger[62], endettement public[63], chiffre d’affaires des entreprises[64], attractivité pour les travailleurs qualifiés[65], etc. Le phénomène est déjà ancien alors que Barcelone était depuis la fin du xixe siècle le grand pôle économique d’Espagne[66]. Toutefois, un tel mouvement a été singulièrement renforcé par la crise séparatiste catalane, qui a fait fuir de nombreuses entreprises (environ 4 000 sièges se sont installés dans une autre communauté autonome). La capitale et sa région ont été les principales bénéficiaires de cet exode avec 25 milliards d’euros de chiffres d’affaires qui ont ainsi choisi Madrid[67]. Il se pourrait que la Communauté de Madrid, qui est déjà l’autonomie espagnole la plus riche du pays en PIB par habitant, devienne aussi la plus puissante du pays en 2018 ou 2019[68].

La Catalogne n’est pourtant pas sous-financée et 80 % de son budget vient même de la redistribution opérée par l’État[69]. De même, c’est la suspension de l’autonomie catalane par l’État central, en vertu de l’article 155 de la Constitution de 1978, qui a permis, à compter du 27 octobre 2017, de freiner la saignée économique générée par le défi séparatiste[70].

Une dynamique aux lourdes conséquences sociales et politiques est en réalité entamée depuis un moment au profit de la capitale et au détriment de la Catalogne[71], cette dernière étant en partie responsable des maux dont elle souffre aujourd’hui. L’augmentation de la pauvreté dans l’aire urbaine barcelonaise[72] ainsi que l’échec des politiques mises en place par le maire de la deuxième ville espagnole, Ada Colau (soutenue par Podemos), pour lutter contre les fléaux qui la touchent (dont le tourisme sauvage) dressent ainsi un bilan sombre[73]. L’avenir semble d’autant plus inquiétant que l’agglomération de Barcelone et celle de Tarragone, qui représentent les zones les plus riches, les plus peuplées et les plus dynamiques de Catalogne, sont aussi celles qui sont le plus unionistes dans la région et dont certains habitants aimeraient se constituer en communauté autonome intégrée à l’Espagne nommée « Tabarnia »[74].

Les neuf comarques[75] catalanes les plus riches et productives (Vallés Oriental, Vallés Occidental, Barcelonés, Bajo Llobregat, Garraf, Bajo Penedés, Tarragonés, Bajo Campo, Anoya) ainsi que le Val d’Aran (à l’identité particulière) sont de même celles qui votent le moins pour les séparatistes alors que les dix comarques les plus nationalistes (Pallars Sobirá, Solsonés, La Garrocha, El Bergadá, Osona, Moyanés, Las Garrigas, El Priorato, Pla de l’Estany et la Cuenca de Barberá) sont aussi les plus pauvres[76].

Les différences économiques structurelles entre la Communauté de Madrid[77] et la Catalogne, qui dérivent en inégalités sociales, traduisent une véritable crise de la métropole barcelonaise[78], laquelle contraste avec l’essor de la capitale[79]. Si cette dernière n’est pas exempte de problèmes[80], sa réussite est donc à l’origine de bien des frustrations au sein de l’indépendantisme catalan.

[1] Voir Pascual, Raquel, « Los jóvenes ocuparon más de la mitad de los nuevos empleos del verano », Cinco Días, 26 octobre 2017.

[2] Notons néanmoins que les pensions de retraite vont poser de graves problèmes à l’Espagne dans les années à venir (voir, par exemple, Moral Bello, Cecilio, « ¿De dónde viene la crisis de las pensiones? », Cinco Días, 2 mars 2018).

[3] Voir Torreblanca, José I., « Jóvenes contra mayores », El País, 7 décembre 2017.

[4] Voir collectif Politikon, El muro invisible – Las dificultades de ser joven en España, Madrid : Debate, 2017.

[5] Voir Maqueda, Antonio, « La desigualdad se enquista más en España que tras las crisis anteriores », El País, 16 mai 2018.

[6] Id.

[7] Voir Gómez, Manuel V. et Maqueda, Antonio, « Bruselas sitúa a España a la cabeza de la desigualdad por renta en la UE », El País, 24 novembre 2017.

[8] Voir Maqueda, Antonio, « La desigualdad se enquista más en España que tras las crisis anteriores », op. cit.

[9] C’est-à-dire à l’émergence globale d’emplois aux revenus précaires, sans assurance face à la maladie ou aux décisions de l’entreprise, ne permettant d’accéder ni au crédit ni au logement et sans réelle formation (voir notamment Roldán Monés, Toni, op. cit.)

[10] Id.

[11] Voir Rodríguez, José Carlos, « España no es líder en desigualdad », El Imparcial, 25 janvier 2016.

[12] Voir « El «contrainforme Oxfam»: «La desigualdad en España es menor de lo que se dice », El Confidencial, 25 janvier 2016.

[13] Il s’établit à 858,60 euros par mois en 2018 (voir le tableau de Datos Macro : https://www.datosmacro.com/smi/espana).

[14] Voir Guijarro Díaz, Raquel, « Mujer, joven que trabaja en el comercio o la hostelería, perfil del empleado que cobra el SMI », Cinco Días, 21 décembre 2017.

[15] Voir « La recuperación económica en España premia 4 veces más a los ricos que a los pobres », ABC, 22 janvier 2018.

[16] Voir Gómez, Manuel V., « Más empleo pero más precario en 2017 », El País, 25 décembre 2017.

[17] Id.

[18] Id. Voir aussi La precariedad laboral domina todo, op. cit.

[19] Voir « El empleo público se dispara en el último año pero aumenta su temporalidad », El Economista, 1er mai 2018.

[20] Voir Galán, Javier, « Los males crónicos que propician la economía sumergida en España », El País, 23 février 2018.

[21] Voir Llaneras, Kiko, « El apoyo a la independencia tiene raíces económicas y de origen social », El País, 28 septembre 2017.

[22] Voir, par exemple, Tahiri, Javier, « El País vasco debería pagar 5.311 millones más al Estado por el cupo », ABC, 21 avril 2018 ; Monasterio Escudero, Carlos, « El sistema foral: ¿derecho histórico o privilegio? » in Revista de libros, Madrid : Fondation des Amis de la Revista de Libros, 22 novembre 2017 et Sosa Wagner, Francisco et Fuertes, Mercedes, « Privilegios históricos: al desván », El Mundo, 19 décembre 2017.

[23] Voir « La brecha que separa Norte y Sur », ABC, 13 novembre 2017.

[24] Voir Jiménez, Francisco S., « El paro y el envejecimiento parten en tres a España: Madrid y el Noreste se salvan de la epidemia estructural », El Economista, 2 février 2018.

[25] Voir, par exemple, Munera, Isabel, « Madrid lidera el ránking de CCAA más atractivas para trabajar, Cataluña pasa del tercer al octavo puesto », El Mundo, 5 avril 2018.

[26] Voir les graphiques et tableaux de Datos Macro : https://www.datosmacro.com/paro-epa/espana-comunidades-autonomas/extremadura.

[27] Voir Conde, Raúl, « La «deuda histórica» de Extremadura », El Mundo, 26 novembre 2017 ou encore Aísa, Jorge, « ¿Está España bien conectada con Europa? », site du Réseau Floridablanca, 23 novembre 2017.

[28] Voir « Los privilegios a Cataluña arruinaron a Galicia hace dos siglos: ¿ahora le toca a Extremadura? », Outono, blog Contando estrelas, 18 novembre 2017.

[29] Baron, Nacima et Loyer, Barbara, op. cit., « La Transition : un héritage contesté », page 18. Voir plus globalement tout ce chapitre, pages 17-31.

[30] Voir, à ce sujet, De la Fuente, Ángel et Gundín, María, El sistema de financiación de las comunidades autónomas de régimen común: un análisis crítico y algunas propuestas de reforma, La Corogne : Fondation Caixa Galicia, juin 2008. Voir aussi Vilas, Manuel, « La igualdad », El País, 4 décembre 2017 et Estructura del sistema impositivo español (chapitre « La descentralización fiscal en España »), site du Département d’Économie politique et de Finances publiques de l’Université de Barcelone, mai 2010 : http://diposit.ub.edu/dspace/handle/2445/12662.

[31] Voir le texte de la Constitution espagnole de 1978, notamment l’article 156 et Manual para la preparación de la prueba de conocimientos constitucionales y socioculturales de España, Madrid : Institut Cervantes, 2018, page 36.

[32] Voir González, Miguel, « Los «problemas de cohesión territorial», un reto para la seguridad nacional », El País, 1er décembre 2017.

[33] Buesa, Mikel, op. cit., « Economía territorial de España: ¿un dividendo de la descentralización? », pages 121-122 – C’est nous qui traduisons.

[34] Voir Moreno Rodríguez, Carlos, « ¿Falta autogobierno en el segundo país más descentralizado del mundo? », El Asterisco, 17 décembre 2017. Voir aussi Insua, Pedro, « Las autonomías y el relleno antinacional de un Estado sin atributos », Kosmo-Polis, 19 janvier 2018.

[35] Voir Cobo, Cristóbal, « La crisis estructural del régimen del 78 », Disidentia, 7 février 2018 ; Méndez, Lucía, « Los fallos de un Estado de 17 velocidades », El Mundo, 4 mars 2018.

[36] Voir González Enríquez, Carmen, El apoyo al centralismo sigue aumentando en España, Madrid : Institut royal Elcano, 2018.

[37] Les autorités de la Communauté de Madrid ont mis en place il y a des années un système d’imposition très peu contraignant qui nourrit la jalousie d’autres autonomies, comme l’Andalousie (voir Segovia, Carlos, « La mayoría de las comunidades reclaman a Montoro acabar con la baja tributación de Madrid », Le Monde, 7 décembre 2017).

[38] Voir notamment Piketty, Thomas, « The Catalan syndrom », Le Monde, blog de Thomas Piketty, 14 novembre 2017.

[39] Voir Sérvulo González, Jesús, « Los expertos urgen al Estado a cortar el grifo de liquidez a la comunidades », El País, 3 février 2018 et Viñas, Jaume, « Cataluña y Valencia ganarían con una quita del FLA y Madrid se sentiría agraviada », Cinco Días, 2 février 2018.

[40] Voir Goos, Maarten, Konings, Jozef et Vandeweyer, Marieke, Employment growth in Europe: the roles of innovation, local job multipliers and institutions, Utrecht et Louvain : presses universitaires, 2015.

[41] Voir notamment « ¿En qué comunidad autónoma se cobra más? », ABC, 15 février 2017.

[42] Voir Gómez, Manuel V., « Huesca: la España que se acerca al pleno empleo », El País, 17 février 2018.

[43] Voir Pérez, Roberto, « El mapa del paro en España: las peores y mejores provincias para encontrar trabajo », ABC, 26 octobre 2017.

[44] Voir Baron, Nacima et Loyer, Barbara, op. cit., « L’Andalousie : ou comment sortir du Sud ? », page 131.

[45] Ibid., pages 132-134.

[46] Voir, par exemple, Senserrich, Roger, « La secesión no es una política social », El País, 18 décembre 2017 ; Baquero, Camilo S. et Blanchar, Clara, « El procés relega la agenda social », El País, 13 décembre 2017 ; Marqués, Juan, « ¿Misma sanidad en toda España? El gasto por CCAA difiere un 50% », 3 mai 2018 ; Vera, Miquel, « Cerca de 35.000 niños viven en situación de pobreza en Cataluña y la Generalitat no trabaja para evitarlo », ABC, 12 mars 2018.

[47] Voir « ¿Qué comunidades autónomas crecerán más este 2018? Madrid, Murcia, Aragón, País vasco y Baleares », El Economista, 23 avril 2018.

[48] Voir Caparrós, Alberto, « Madrid supera a Cataluña como principal cliente de las empresas valencianas », ABC, 5 octobre 2017.

[49] Voir Caparrós, Alberto, « Valencia le disputa a Barcelona la «capitalidad» mediterránea », ABC, 27 décembre 2017.

[50] Voir Veloso, Moncho, « Valencia vuelve a ser plaza financiera tras el fiasco de sus cajas », ABC, 25 octobre 2017.

[51] Voir « Madrid y Comunidad valenciana reciben el 57% de las empresas que salen de Cataluña », Libre Mercado, 21 octobre 2017.

[52] Voir Conde, Raúl, « El Gobierno ultima una estrategia para «frenar» la despoblación rural », El Mundo, 27 janvier 2018.

[53] Voir Pérez, Roberto, « El aeropuerto de Teruel se queda pequeño », ABC, 28 juillet 2015.

[54] Voir Montañés, Érika, « Castelserás 2.0: pasen y vean el Silicon Valley de España », ABC, 10 août 2015.

[55] Voir Semprún, África, « Zaragoza amenaza el «liderazgo» en carga aérea de El Prat por Inditex », El Economista, 23 avril 2018.

[56] Voir « Teruel Existe reivindicará ayudas para frenar la despoblación el 6 de mayo en Zaragoza », El Heraldo, 25 avril 2018.

[57] Voir Calleja, Ignacio S., « Las razones de por qué Pozuelo, Las Rozas y Majadahonda son las ciudades más ricas », ABC, 31 août 2015.

[58] Voir Viñas, Jaume, « Por qué Madrid lleva cuatro décadas creciendo más que Cataluña », Cinco Días, 25 octobre 2017.

[59] Voir Santacruz, Javier, « Madrid aporta más que Cataluña al crecimiento del PIB por primera vez durante la recuperación », Libre Mercado, 1er juillet 2017.

[60] Voir « Cataluña ha perdido más actividad industrial que el País vasco y Madrid en los últimos 20 años », ABC, 29 août 2017.

[61] Voir Simón, Alfonso, « Madrid alcanza la cima de la inversión inmobiliaria… y Barcelona entra en stand-by », Cinco Días, 14 octobre 2017.

[62] Voir Bajo Benayas, José Luis, « Madrid recibe casi cinco veces más inversión extranjera que Cataluña », El Economista, 21 mars 2018.

[63] Voir Pérez, Roberto, « La indigesta factura de la deuda catalana: más de 13.000 millones en 10 años », ABC, 18 décembre 2017.

[64] Voir « Las grandes empresas facturan en Madrid más del doble que en Cataluña », ABC, 11 novembre 2014.

[65] Voir « Madrid ya es más atractiva que Nueva York y Berlín para los trabajadores más cualificados », Libre Mercado, 31 janvier 2018.

[66] Voir Echegaray, Javier G., « La evolución de la economía madrileña y la catalana en diez gráficos », Libre Mercado, 3 décembre 2017.

[67] Voir Jiménez, Borja, « Madrid recoge más de 25.000 millones de facturación de las empresas fugadas de Cataluña », OK Diario, 1er avril 2018. Voir aussi De Miguel, Bernardo, « Un estudio revela que Cataluña pierde el liderazgo de PIB en España por la fuga de empresas », Cinco Días, 11 octobre 2017.

[68] Voir Alonso, Cristina, « Madrid da el sorpasso a Cataluña y se consolida como impulsora del PIB », El Economista, 23 décembre 2017.

[69] Voir Cuesta, Carlos, « Hacienda desvela ante el juez la gran farsa catalana: el 80% de sus fondos son del sistema nacional », OK Diario, 8 février 2018.

[70] Voir Segovia, Carlos et Viaña, Daniel, « El artículo 155 mitigó el desplome de la economía catalana », El Mundo, 28 décembre 2017.

[71] Voir « La ruina del nacionalismo catalán en diez datos », Libre Mercado, 24 septembre 2017.

[72] Voir García Domínguez, José, « Barcelona, ciudad de pobres », Libertad Digital, 15 janvier 2017.

[73] Voir Campos, Cristian, « La Barcelona que le espera a Valls: radiografía de una ciudad en caída libre », El Español, 8 mai 2018.

[74] Voir Soriano, Domingo, « De la gran Cataluña a la pequeña no-Tabarnia: las cifras de la peor pesadilla del nacionalismo catalán », Libre Mercado, 6 janvier 2018.

[75] Division administrative du territoire espagnol immédiatement inférieure à la province.

[76] Voir « Las 10 comarcas más nacionalistas reciben el 21% de las subvenciones y sólo aportan el 4% del PIB », site de Dolça Catalunya, 27 décembre 2017.

[77] Voir Sanz Berzal, Bernardino (dir.), Estructura económica de la ciudad de Madrid, Madrid : services de la municipalité, 2012.

[78] Voir Baron, Nacima et Loyer, Barbara, op. cit., « Barcelone, un modèle métropolitain en déclin ? », pages 108-111.

[79] Voir Desazars de Montgailhard, Sylvia, op. cit., « Madrid, métropole internationale », pages 58-64.

[80] Voir Baron, Nacima et Loyer, Barbara, op. cit., « Madrid capitale : centralité contestée, projet métropolitain raté ? », pages 89-92.

Une réflexion sur “Espagne: Des inégalités économiques au coeur de l’imbroglio Régional. Nicolas Klein

  1. « Les inégalités socio-économiques, talon d’Achille de l’Espagne ».

    « Selon la Commission européenne les 20 % les plus riches de la population espagnole gagnent 6,6 fois plus que les 20 % les plus pauvres, ce qui situe l’Espagne dans les nations les plus inégalitaires de l’Union européenne ».

    « …/… et la précarité était le prix à payer …/… ».

    Et qui a mis Sanchez au pouvoir si ce n’est Bruxelles ?!

    Sauf planifier et consacrer l’appauvrissement des peuples européens, la Commission européenne est une Institution tout à fait sympathique jusqu’a ce qu’on se penche sur son (ses) mode(s) de fonctionnement.
    Outre assurer un registre d’exhibitions programmées pour témoigner d’une autorité et d’une efficacité illusoires, cette Institution a la fâcheuse capacité d’émettre des avis à géométrie variable que ce soit en matière de problèmes sociétaux et autres aussi d’ailleurs.

    Les discours éculés n’impressionnent plus. La mécanique suit son cours, sa logique, totalement prévisible !
    La liberté n’est jamais gagnée mais doit constamment être reconquise et réinventée.

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