D’une Bourgeoisie Internationale à une bourgeoisie Transnationale Par Prof Robinson et Harris 3/12

Avant-propos: Ce texte est extrait de la publication:« Vers une classe dirigeante mondiale? Mondialisation et classe capitaliste transnationale» de W Robinson et J Harris dont la vision globale est publiée dans le dossier « L’Etat Transnational et sa bourgeoisie ». Il fait suite à la publication:

  1. « Vers une classe dirigeante mondiale? Mondialisation et classe capitaliste transnationale. » Présentation de l’étude 1/12
  2. Formation d’une classe transnationale et la CCT : quelques éléments conceptuels 2/12
  3. D’une Bourgeoisie Internationale à une bourgeoisie Transnationale 3/12

Marx et Engels parlaient, le siècle dernier, dans les passages prémonitoires du Manifeste Communiste de la nature mondiale essentielle du système capitaliste et de l’impulsion de sa bourgeoisie à développer sa portée transformatrice à travers le monde entier.

Cependant, Marx et beaucoup d’autres marxistes venus après lui ont décrété  la bourgeoisie comme une classe dont l’assise est l’Etat-nation.Cela alors même qu’ils la considèrent comme un agent mondial. Pour eux, elle est organiquement nationale en ce sens que son développement a lieu dans les limites d’un Etat-nation donné.

Au début du 20è siècle, les théories sur l’impérialisme ont constitué le cadre de l’analyse marxiste sur la rivalité des capitaux nationaux. Ce cadre a été soutenu par la suite par des économistes politiques du 20è siècle via les théories de dépendance et le système mondial, la théorie radicale sur les relations internationales, les études sur les interventions des Etats Unis et ainsi de suite.

Loin de séquencer les idées, ces théories furent développées pour expliquer des évènements historiques  mondiaux tels les deux guerres mondiales ou d’orienter des études telle que celles sur les révolutions nationales dans le Tiers-Monde perçues notamment comme étant dirigées contre les pays impérialistes.

Le problème n’était pas que ces théories étaient à côté de la réalité historique. Au contraire, elles en étaient des abstractions théoriques . Pourtant ces théories ont échoué à reconnaître la spécificité historique du phénomène qu’elles abordaient, tendant à extrapoler une conclusion transhistorique. Celle-ci se plaçait dans une dynamique précise de la formation d’une classe mondiale à un moment historique donnée du développement du capitalisme  .

La conséquence de cet héritage théorique et politique est que de nombreuses recherches récentes sur la mondialisation -effectuées par des marxistes et des non-marxistes d’ailleurs- ont analysé le processus de mondialisation économique selon le cadre politique du système de l’Etat-nation et là-dedans le pouvoir des classes et des groupes nationaux (pour une critique  de ce ‘’cadre d’analyse de l’Etat-nation’’ voir Robinson, 1998 ; 1999).

La vision classique marxiste selon laquelle puisque le capitalisme est toujours plus international, la classe capitaliste a par conséquent  aussi un caractère international doit être mise en perspective avec la mondialisation. Dans la notion d’international est compris un système d’Etat-nation qui assure la médiation des relations entre classes et groupes, y compris la notion de capitaux nationaux et de bourgeoisies nationales. En revanche, le terme Transnational désigne les processus économiques, sociaux, politiques et culturels, y compris la formation des classes, qui remplacent les Etas-nations. L’économie mondiale apporte des changements dans le processus de production sociale universel et donc, réorganise la structure de la classe mondiale.

Un siècle auparavant, la montée en puissance économique des sociétés anonymes(par actions)et des sociétés nationales a affecté profondément la structure des classes. Avec la consolidation des sociétés nationales et des marchés nationaux, les capitalistes locaux et régionaux se sont constitués en classes capitalistes nationales. Celles-ci sont devenues de puissantes classes dirigeantes qui ont restructuré la société et introduit dans une nouvelle ère du capitalisme d’entreprise.

Nous sommes ( 2000, année de la rédaction de cette publication/LHK) dans les premières étapes du même processus qui est simplement reproduit actuellement au niveau mondial. Les capitaux nationaux ont toujours plus fusionné en capital transnational. L’essor du capital transnational issu des anciens capitaux nationaux a un effet transformateur similaire sur ce qui étaient des classes capitalistes nationales. Celles-ci sont intégrées par la mondialisation dans les processus transnationaux qui réorientent les facteurs déterminants de formation des classes. Les couches dirigeantes capitalistes mondiales sont cristallisées dans une CCT.

La formation de la classe transnationale est donc un aspect essentiel du processus de mondialisation. En ayant un peu de recul dans le niveau d’abstraction, la mondialisation implique un ‘’virage d’époque’’ dans le développement du système capitaliste mondial (Burbach et Robinson, 1999). Plus précisément, elle représente la transition de la phase d’Etat-nation à une nouvelle phase transnationale du capitalisme. Dans la phase de l’Etat-nation, les Etats étaient reliés entre eux via les marchandises et les flux financiers dans un marché international intégré. Dans la nouvelle phase, le lien social mondial est un lien interne qui jaillit de la mondialisation des processus de production et de l’intégration des structures de production nationales, comme indiqué précédemment.

La mondialisation redéfinit donc la relation entre production et territorialité, entre Etats-nations, institutions économiques et structures sociales. La formation de la classe organique n’est plus liée au territoire et à la compétence politique des Etats-nations.

Dans la phase de capitalisme de l’Etat-nation, la relation des classes « subordonnées » au capital se faisait  au travers de l’Etat-nation. Les classes capitalistes se sont développées dans le cocon protecteur des Etats-nations et ont développé des intérêts en opposition aux capitaux nationaux rivaux.

Ces Etats ont manifesté les coalition de classes et de groupes dans des blocs historiques issus des Etats-nations. Il n’y avait rien de transhistorique ou de prédéterminé concernant ce processus de formation de classe mondiale. Il est maintenant en train d’être remplacé par la mondialisation.

La globale décentralisation et fragmentation des processus de production redéfinit -en relation avec l’Etat-Nation- l’accumulation des capitaux et des classes. Ce qui se passe actuellement, est un processus de formation d’une classe transnationale dans lequel l’élément médiateur des Etats-nationaux a été modifié.

Les groupes sociaux -aussi bien dominants que subordonnés- ont été mondialisés via les structures, les institutions et la phénoménologie d’un Etat-nation mondial, l’infrastructure historique et atavique sur laquelle le capitalisme est en train de construire une nouvelle institutionnalité transnationale.

L’Etat-nation n’est plus le principe organisateur du capitalisme et le « cocon » institutionnel du développement des classes et de la vie sociale. Comme les structures nationales de production sont maintenant intégrées au niveau transnational, les classes mondiales dont le développement organique s’opère à travers l’Etat-nation, expérimentent une intégration supra-nationale avec des classes ‘’nationales’’ d’autres pays.

La formation de la classe mondiale a entraîné la division accélérée du monde en une bourgeoisie mondiale et un prolétariat mondial. Elle a apporté des changements dans les rapports entre classe dominante et classe subordonnée avec les sérieuses implications qui en découlent pour la politique mondiale. Les politiques mondiales de la CCT ne sont pas menées -comme c’était le cas pour les classes capitalistes nationales- par le flux des rivalités changeantes et des alliances qui se déroulent au travers d’un système interétatique comme nous le verrons plus tard.

La réalité du capital en tant qu’ensemble de capitaux individuels concurrents et leur existence concrète comme une relation de classe dans les limites spatiales déterminées géographiquement en tant qu’Etats-nations est un frein à une tendance unificatrice transnationale ou internationale dans le développement du capitalisme mondial.

La libération du capital de ces barrières spatiales grâce aux nouvelles technologies, la réorganisation universelle de la production et la levée des contraintes de l’Etat-nation quant au fonctionnement du marché mondial impliquent que le centre des rapports de classe et de groupe dans la période actuelle n’est pas l’Etat-nation.

Pourtant, de nombreux marxistes et non marxistes, promeuvent une  construction dualiste particulière qui propose des logiques distinctes pour d’une part des systèmes économiques mondiaux et d’autre part pour un système politique centré sur l’Etat-nation. L’Etat-nation est perçu dans cette construction dualiste comme immanent dans le développement capitaliste et la formation de la classe transnationale ne peut donc pas être vraiment conçue au delà de la collusion des classes ‘’nationales’’.2

Mais une telle construction dualiste va à l’encontre des principes fondamentaux du matérialisme historique, si nous voulons maintenir que les conditions matérielles, et en particulier le processus de production, sont au cœur du développement politique et que les classes sont fondées sur de réels rapports de production économique. Si nous reconnaissons que ces rapports de productions se mondialisent alors, il nous incombe d’aborder la question de la formation de la classe transnationale. Concentrons-nous donc brièvement sur la question de la mondialisation de la production avant de revenir à la CCT.

Suite La mondialisation de la production et le circuit des capitaux 4/12

(L’étude est décomposée en une série de 12 posts. Dossier « L’Etat Transnational et sa bourgeoisie » )

Extrait de « Vers une classe dirigeante mondiale? Mondialisation et classe capitaliste transnationale. » Par WILLIAM I. ROBINSON et JERRY HARRIS

Source en anglais Towards A Global Ruling Class? Globalization and the TransnationalCapitalist Class

Dossier sur le présent blog: « L’Etat Transnational et sa bourgeoisie »

3 réflexions sur “D’une Bourgeoisie Internationale à une bourgeoisie Transnationale Par Prof Robinson et Harris 3/12

  1. Pingback: Formation d’une classe transnationale et la CCT : quelques éléments conceptuels 2/12Par Prof Robinson et Harris | Le blog de Liliane Held-Khawam

  2. Bonjour,
    M’autorisez vous à reproduire intégralement vos textes de cette série (1 à12) dans une rubrique de « Citoyen globalisé » qui y serait spécifiquement dédiée, avec mention de la source et renvoi à votre blog? Vos textes seraient simplement subdivisés par des titres et complétés par des illustrations!
    Merci pour votre réponse

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