Nous devons réhumaniser l’économie ! Liliane Held-Khawam (article paru dans Le Temps du 15 octobre 2010)

La déshumanisation qui guette l’entreprise du 21ème siècle génère insécurité et angoisse. L’explosion des coûts de la santé en est un indicateur. Or, le succès de la Suisse repose bien plus sur ses compétences globales de pointe. La performance financière des entre­prises est devenue un dogme qui prime depuis une vingtaine d’années sur tout ce qui pouvait constituer les bases et le référentiel d’une société ou d’une nation. Nous avons vu émerger des entreprises que l’on peut appeler supranationales, qui répondent à une mondialisation qu’elles ont fortement contribué à créer et dont le champ d’action est le monde. Leur pouvoir est gigantesque puisqu’elles brassent des sommes qui défient toute logique humaine. Elles peuvent créer des emplois, mais aussi condamner une région ou un pays par une délocalisation.

Elles ont ainsi le pouvoir d’influencer les politiques nationales, qu’elles soient démocratiques ou pas.

La question qui brûle les lèvres est le ­pourquoi de cette croissance à outrance. Au-delà d’un pouvoir politico-économique planétaire, deux raisons principales se ­dégagent: l’économie d’échelle et la maxime eat or be eaten. L’économie d’échelle se base sur la maximisation des bénéfices par une maximisation de la production – et donc du chiffre d’affaires – d’une part, et une réduction du coût de revient unitaire d’autre part. Il paraît naturel, dans cette logique, de vouloir occuper un espace géographique le plus vaste possible. Dans cette approche de la maximisation, le marché mondial devient un objectif essentiel.

La réduction des coûts se fait par des coupes budgétaires, partout où cela est possible. La masse salariale, grosse rubrique dans une comptabilité, est dans le viseur. Il faut alors chercher les compétences les moins chères possible par des délocalisations accompagnées de transferts de know-how vers l’étranger. Cet objectif est aussi atteint par le remplacement des seniors par de jeunes diplômés talentueux mais inexpérimentés. Une autre façon de faire réside dans une exigence de productivité accrue ou dans une surcharge de travail non rémunéré.

Une autre rubrique sensible dans un contexte de maximisation des bénéfices est celle des impôts. La menace permanente de délocalisation fait que la participation fiscale de ces groupes est proportionnellement moindre que celle d’une PME, d’un artisan ou d’un particulier qui sont pourtant les contribuables qui assument les charges des licenciements successifs, mais aussi celles des renflouements des banques et autres assurances en cas de perte.

L’activité de la supranationale se base sur une organisation en processus, flux d’activités qui traversent l’entreprise. Leurs concepteurs et modélisateurs sont des ingénieurs, économistes et financiers qui souhaitent trouver le chemin le moins cher et le plus rentable entre la commande et la livraison. Dans ce modèle de gestion, redoutable en logique et en efficacité, l’humain est quasiment une contrainte.

La maxime eat or be eaten s’appuie sur le fait que les gros poissons mangent les petits. Ce scénario, très favorable aux actionnaires de l’entreprise avalée qui peuvent voir leurs actions renchérir est considéré comme nuisible par ses top managers. En effet, ils risquent au mieux de passer en deuxième position et au pire être licenciés. Si on ajoute à cela que le bonus de ces dirigeants est lié à la taille de l’organisation (chiffre d’affaires, marge bénéficiaire…), on en arrive alors à des motivations plus personnelles et égotiques que scientifiques.

Pour avoir un maximum d’effets en un minimum de temps, ces entreprises se constituent par rachats et fusions successifs dans un rythme effréné et indigeste surtout pour les collaborateurs. Les conséquences de ce comportement devenu à la mode et copié par des entreprises nationales sont instabilité et imprévisibilité tant au niveau des marchés nationaux et internationaux que des mouvements de capitaux. Les conséquences de cet environnement incertain se répercutent directement sur l’humain, l’organisation et le tissu économique de la région avec divers coûts locaux et nationaux! Ceux de la santé illustrent bien cet impact.

L’être humain et sa santé sont définis de manière existentielle par le couple espace-temps. La mondialisation, d’une part, et la maximisation de la performance financière en un minimum de temps, d’autre part, mettent à mal ce double repère. L’individu est propulsé dans un espace illimité où ses repères culturels, historiques et géographiques n’ont plus aucune importance. Il devient un déraciné qui doit fournir des efforts permanents d’adaptation à des changements non souhaités, voire non compris! Son passé est occulté, son présent chahuté et son futur inconnu!

Dans sa vie active, l’individu est soumis à un rythme de travail et à une surcharge tels qu’il peut se trouver mis en échec par ses limites physiologiques. Ailleurs, le collaborateur se sent considéré à travers ses performances et ses prouesses financières et commerciales. Il aura tendance à en faire et faire faire toujours plus et toujours plus vite. Dès lors, est-ce étonnant que cette personne cherche une issue artificielle au travers de produits dopants? Le danger vient d’un manager victime de pareille pression. Il court le risque de répercuter ce qu’il vit sur son environnement professionnel et familial. L’effet boule de neige est lancé. Tôt ou tard, le mécanisme s’enrayera avec les dégâts humains, techniques et financiers que l’on peut imaginer.

Que dire du sentiment d’injustice quand cet individu devient le contribuable qui doit financer les coûts des supranationales mais sans en bénéficier des avantages? Que pense-t-il du top manager qui n’assume pas de responsabilités légales et financières lors de placements hasardeux? Y aurait-il deux catégories de responsables aux yeux de la loi: les top managers et les artisans? Y aurait-il deux catégories de citoyens: les responsables de pertes abyssales et les citoyens payeurs?

La déshumanisation qui guette l’entreprise du XXIe siècle génère insécurité et angoisse. L’explosion des coûts de la santé en est un indicateur. Or, le succès de la Suisse repose bien plus sur ses compétences globales de pointe (via les gens et les entreprises à haute valeur ajoutée) et de qualité (artisans, paysans) que sur le secret bancaire. La santé de sa population active lui est indispensable! Réhumaniser et stabiliser le monde économique est donc un réel défi pour les politiques!

L’histoire économique de la Suisse est faite d’hommes et de femmes qui ont poussé l’amour du métier, de la qualité et de la fiabilité aux limites de l’excellence. C’est le Swiss made, précieux héritage, qui fait toujours briller les yeux à l’étranger. C’est un asset réel pour aujourd’hui et demain.

Liliane Held-Khawam

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