Les dangers du pouvoir de la haute finance. Par Liliane Held-Khawam – Le Temps, 06.01.2013

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La haute finance s’est invitée dans la vie des Etats-nations du XXIe siècle. Sa gestion du flux financier mondial et des dettes publiques gouvernementales lui confère un pouvoir public inattendu mais croissant.

Cette présence est telle que l’on doit s’interroger sur l’avenir des principes fondateurs des sociétés démocratiques.
Une toile mondiale de gigantesques entreprises est apparue ces dernières années. Interdépendantes les unes des autres via leurs financements respectifs, celles-ci sont en mains de techniciens plus soucieux de performance que d’esprit d’entreprendre. Les banques trop grandes pour faire faillite (TBTF) construites sur le même principe sont le cœur d’un système fait d’interdépendances, de volatilité, de spéculation, et passablement déshumanisé. Les emplois nationaux, les compétences, les labels prestigieux (y compris «Swiss made») sont captés grâce à un réseautage apatride qui n’accepte aucune limitation géographique, législative ou politique. Il se comporte de plus en plus en suzerain pourvoyeur d’emplois ou… pas.C’est ainsi que dès les années 90 la HF intensifie la pénétration d’entreprises nationales sur territoire suisse. Le rôle vital de celles-ci pour l’économie est un atout pour s’assurer les bonnes grâces des élus. Fusions, restructurations, délocalisations, internationalisation se succèdent à un rythme effréné. L’économie réelle se soumet alors aux règles de profitabilité et de court-termisme boursier. La croissance par une mondialisation, synonyme de puissance, se développe par la vente du patrimoine et l’endettement. La recherche de salaires «low cost» balaie compétences et emplois locaux. Licenciements et délocalisations sont salués par les bourses, enfantant un «nomadisme» économique. Un management mercenaire voit le jour grâce à de super bonus. Les cultures changent, la qualité souffre et l’éthique s’égare.C’est ainsi que les grandes banques suisses riches en argent et en image sont devenues des proies. Financiarisation à outrance, fonds propres captés et internationalisation les ont totalement dénaturées. Pourtant, malgré les fusions avec des banques plus puissantes qu’elles, elles ont gardé leur label et un siège fiscal suisses. Seule la coquille est suisse. Ainsi, UBS – puissamment présentes aux Etats-Unis – appartient à hauteur de 9% au fonds souverain de Singapour.Ces TBTF dites suisses enchaînent les scandales: criminalité fiscale, spéculation, violation des lois en tout genre. Bien que ces actes soient commis par des étrangers sur sol étranger, les autorités fédérales déploient une identification publique démesurée qui porte atteinte à l’image de la place financière suisse, de ses clients, de ses employés et, in fine, du pays. Singapour – dont le secret bancaire est intact – est le premier bénéficiaire de la pagaille suisse amplifiée par les autorités fédérales. Les TBTF suisses soutenues sans condition et sans limite par Berne s’y délocalisent le label «Swiss made» en poche. On peut se demander si les ennuis de 2012 ne faisaient pas d’une certaine manière les affaires de ces TBTF qui quittent aujourd’hui la Suisse avec les clients. La BNS les suit, malgré tous les beaux discours sur l’argent propre et la mise à mort du secret bancaire suisse… La présence de la BNS à Singapour soulève beaucoup d’interrogations! La toile mondialiste de la HF semble avoir verrouillé dans son expansion des postes clés de la finance publique de la Suisse. Le précédent patron de la BNS avait été responsable de fonds spéculatifs d’une banque privée, le chef du secteur des banques de la Finma, la police des banques suisses, est citoyen britannique issu de Credit Suisse et UBS, le vice-président actuel de la BNS est speaker au UBS International Center of Economics in Society, présidé par un ancien conseiller fédéral, le chef du parti de la cheffe des Finances fédérales est cadre supérieur UBS… D’anciens hauts fonctionnaires poursuivent leur carrière dans les conseils d’administration des entreprises du SMI à prix d’or. Enfin, UBS a offert 1 million de francs aux partis politiques qui soutiennent sa conception de l’économie.
Quel rôle cet amalgame entre la HF et le pouvoir politique a-t-il pu avoir dans la décision du taux fixe avec l’euro en 2011?
L’UE souffre alors de la cherté de sa dette, les liquidités des banques européennes sont alors à sec et l’euro en danger. A cela s’ajoutent des centaines de milliards de crédits octroyés en franc suisse à des clients européens (privés et publics) pris à la gorge à cause de la hausse du franc. Le taux fixe et la planche à billets sont la solution! Une chose semble acquise, cinq banques centrales dont la BNS s’engagent sur un financement illimité en échange d’actifs pour tout établissement financier qui en a besoin1. Dans la foulée, le président de la BNS est nommé par The Banker «Banquier national 2011». Ce faisant, le contribuable suisse reprend, sans le savoir et certainement sans le vouloir, à son compte les risques des TBTF et ne bénéficie pas des avantages du franc fort.
Les autorités suisses garantes des décisions de la BNS et de la Finma devront rendre des comptes le jour où les coûts réels seront visibles par le citoyen. Ceci est d’autant plus aigu que le Conseil fédéral n’a pas estimé utile d’imposer des garanties d’emploi, l’abandon des activités spéculatives, la finalisation d’accord avec les Etats-Unis ou l’UE.
Le citoyen suisse est perdant sur toute la ligne! La souveraineté du peuple est menacée quand les élus transfèrent le pouvoir qui leur est conféré à la HF. Les finances publiques saines garantissent la souveraineté du peuple. Les affaiblir par des prises de risques indignes d’un Etat sérieux, les déléguer à une entreprise en définitive privée, fermer les yeux sur des actes répréhensibles voire illégaux signifient que l’Etat renonce à son autorité. En 2012, l’équité et les droits du citoyen ont été malmenés. Le transfert des données de citoyens hors procès à l’étranger est un grand scandale. La Constitution a été bafouée sans suite.
Un jour, le citoyen verra chavirer la stabilité des prix, le pouvoir d’achat ainsi que la spoliation de son épargne et autre rente AVS par un argent qui aura perdu de sa valeur. Il verra aussi que son riche patrimoine – fruit de son travail – aura servi à d’autres au lieu de le soutenir en cas de crise. Pire, il va être sollicité pour recapitaliser la BNS.
Combien de temps les pouvoirs publics vont-ils financer le privé avec les impôts? Ne serait-ce pas la définition même de l’asservissement de l’humain au profit d’une élite? Seul l’avenir révélera l’ampleur des dégâts et dira si un gigantesque hold-up de l’argent public a lieu en ce moment.
L’initiative Minder – initiative populaire « contre les rémunérations abusives » acceptée en 2013- aurait été impensable il y a quelques années. Elle a le mérite de montrer l’exaspération des citoyens due aux abus de toutes sortes. Ils voudront tôt ou tard remettre de l’ordre dans leur démocratie, leurs valeurs constitutionnelles et leur patrimoine. A l’instar de l’Islande, ce jour-là, certaines personnes devront rendre des comptes car croire dans la démocratie, c’est croire dans son système judiciaire.
Un pays ne peut pas avoir deux souverains. Il faut choisir vite entre la HF et le peuple!
(1) «Forbes» du 16.09.2011, «New York Times» du 15.09.2011.

6 réflexions sur “Les dangers du pouvoir de la haute finance. Par Liliane Held-Khawam – Le Temps, 06.01.2013

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