La finance représente une industrie comme une autre et doit être protégée. Par Liliane Held-Khawam (article paru dans Le Temps du 12 mars 2012)

Nous ne sommes pas sur le terrain d’une entreprise en particulier, mais d’un territoire appartenant au bien commun. La façon dont l’Islande a géré sa crise bancaire est intéressante pour la Suisse. Depuis que les autorités suisses ont soutenu UBS en 2008 dans ses déboires financiers, les appétits se sont aiguisés. La Suisse et ses entreprises nationales sont l’objet de convoitises répétées, incessantes et grandissantes. On observe deux sortes d’agressions: celle à l’encontre des entreprises supranationales – UBS et Credit Suisse (CS) – et celle contre la place financière suisse.

Dans le cas des supranationales qui redeviennent suisses au moment des ennuis, est-ce que nos autorités savaient lors du sauvetage d’UBS que près de 70% de ses effectifs étaient à l’étranger et 36% aux Etats-Unis? Le total des actifs de la banque en 2007-8 était ainsi quatre à cinq fois plus élevé aux Etats-Unis qu’en Suisse! Pourquoi les autorités ont-elles donc fait assumer par le seul peuple suisse le sauvetage d’UBS, sachant que les Américains avaient au moins autant à perdre en termes de risques systémiques, au vu de l’implantation du groupe sur leur territoire (plus de 300 sièges et agences)?UBS et CS auraient par ailleurs commis des infractions aux yeux du fisc et de la législation américains. En quoi cela regarde-t-il l’Etat suisse? Soit elles sont coupables et méritent de s’expliquer devant un tribunal, soit c’est du bluff. Au vu de l’implantation de ces banques sur l’ensemble du sol américain, il paraît impensable qu’on puisse leur retirer leur licence. Pourquoi alors cet interventionnisme précipité des autorités helvétiques? Pourquoi couvrir d’éventuels agissements douteux de banquiers qui ternissent l’image du pays? Les autorités fédérales semblent avoir mis le doigt dans un engrenage qui a fait des émules et qui risque de durer.

A la suite de cet interventionnisme, une véritable guerre économique et commerciale semble s’être abattue sur le pays et sa place financière, avec d’énormes enjeux pour la Suisse. Les avoirs qu’elle gère s’élevaient en 2010 à 5500 milliards de francs, dont 2850 provenant de la clientèle étrangère. Elle occupe 342 045 personnes – y compris à l’étranger. Ses recettes fiscales – établissements et personnel – représentent 12 à 15% de celles du pays. Les chiffres se suivent et se ressemblent. La seule gestion de fortune, locomotive nationale, est leader mondial dans le domaine grâce à des compétences professionnelles et un sérieux qui participent à l’excellence du «Swiss made».

Ce pilonnage de la place financière – sorte de patrimoine national – est devenu d’autant plus problématique que les autorités fédérales font des concessions invraisemblables, dépassant probablement toute espérance des pays tiers, sans arriver à y mettre un point final. On suppose que les dirigeants suisses sont dépassés par les événements et n’arrivent plus à défendre le pays.

Il ne faut donc pas s’étonner si, depuis la crise financière de 2008, les pays puissants de la planète, très mal en point sur le plan économico-financier, ont la Suisse dans leur viseur. L’affaire est juteuse autant par la richesse de l’industrie financière et ses parts du marché mondial, que par la faiblesse de sa défense. Par conséquent, les attaques se multiplient avec un marketing efficace visant à calomnier ce secteur, voire la Suisse dans son ensemble.

C’est ainsi que le secret bancaire a été mis à mort sans consultation du peuple. Ont suivi des transferts massifs, voire automatiques, de données personnelles à des tiers! On peut se poser la question de la légalité de la chose aux yeux de la législation suisse sur la protection des données. La loi précise d’emblée qu’elle «vise à protéger la personnalité et les droits fondamentaux des personnes qui font l’objet d’un traitement de données».

Malgré ces concessions, aucune dégradation significative de la place financière n’a été observée à ce jour. Cela démontre que la prospérité de la Suisse et de sa place financière n’est pas due au secret bancaire et à l’évasion fiscale. Certes, des capitaux ont quitté la Suisse, mais d’importants afflux dans l’autre sens les ont compensés. Les questions se multiplient au niveau de la gestion de ces événements par les autorités dirigeantes suisses. Ont-elles un plan de défense globale? Préfèrent-elles se mettre sous la protection de l’Union européenne? Savent-elles qu’un pays comme la France exonère les revenus et plus-values sur des investissements faits par des pays du Golfe?

Une suggestion pourrait être de laisser toute entreprise supranationale se débrouiller toute seule. Leurs moyens sont plus importants que ceux des caisses publiques. D’ailleurs il y a incompatibilité de fond entre ultralibéralisme et subventions publiques. A cet égard, le modèle islandais est très intéressant. Les faillites bancaires ont mis un temps le pays à genoux, mais son modèle démocratique l’a sauvée d’une évolution à la grecque. Par le biais de référendums, le peuple a refusé net de soutenir les égarements de patrons bancaires peu scrupuleux. Ils ont nationalisé ces banques, mis en prison certains responsables et contrôlé leur monnaie nationale. En 3 ans, le pays a renoué avec une croissance de 2,9% dans le respect de la population!

La place financière suisse doit être défendue de la même manière qu’en cas d’attaque physique, pour ne pas dire militaire. Nous ne sommes pas sur le terrain d’une entreprise en particulier, mais d’un territoire appartenant au bien commun. On peut aimer ou pas la finance, c’est une industrie comme une autre qui fait a priori son métier avec talent, et qui doit donc être protégée. Les patrons et traders voyous doivent être traités dans le respect de la loi suisse.

La Suisse gagnerait à avoir un marketing économique vigoureux et proactif, qui s’appuie sur le fantastique réseau mondial diplomatique et économique existant. Rappelons que les investissements directs de la Suisse à l’étranger s’élevaient à 877,705 milliards de francs – dont 200 milliards en Amérique du Nord, avec 2 663 501 emplois concernés – dont 400 000 en Amérique du Nord! La Suisse a des arguments à faire valoir dans le cadre des négociations. L’argument de la petite taille est une facilité politique qui ne convainc pas. Il serait enfin agréable de voir des contreparties à tous les efforts consentis par le peuple (sauvetage de la zone euro, soutien au FMI…), qui mérite autre chose qu’une liste grise de l’OCDE ou un strapontin personnalisé au G20!

Liliane Held-Khawam

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