Dépossession par la ploutocratie supranationale. David Rouzeau

Dépossession1

Le récent essai de l’économiste Liliane Held-Khawam, Dépossession, a un sous-titre qui le résume parfaitement:«Comment l’hyperpuissance d’une élite financière met Etats et citoyens à genoux». Elle présente les processus modernes d’accaparement des richesses réalisés depuis plusieurs décennies par une caste financière mondialisée. Elle esquisse également un scénario d’avenir dès lors que cette oligarchie d’ultra-riches continue d’assujettir les individus, les peuples et les Etats.

Par les trois processus du multilatéralisme, des partenariats multipartites publics-privés et de la financiarisation, cette haute finance parvient progressivement à mettre la main sur les biens économiques de l’humanité. Le multilatéralisme permet de court-circuiter les Etats, contrôlés démocratiquement par les peuples, en conférant le pouvoir à des instances supranationales. Ce multilatéralisme va de plus intégrer les intérêts privés (lobbys des multinationales, de la finance, etc.). Enfin, tout va être financiarisé pour être contrôlé de manière globale et obéir à une logique de maximisation des profits au bénéfice des investisseurs. Ces trois contraintes sabotent les Etats.

Contrairement à la propagande assenée aux populations exigeant de la transparence, les membres de cette oligarchie ploutocratique mondiale sont quant à eux inconnus, cachent leurs identités et leurs fortunes grâce à des paradis fiscaux et à des artifices juridiques qui ne sont en rien combattus par les gouvernements. La critique du cash, par exemple,est ainsi totalement paradoxale. Elle a pour seul but de contrôler encore plus les citoyens, jusqu’à pouvoir bloquer leur argent par un seul clic. Elle n’a pas du tout l’intention d’empêcher les activités illégales et mafieuses, puisque l’argent sale est au contraire très bien intégré et apprécié parle système financier global(600-700mia$ par année, p.101).

L’inadmissible privatisation du pouvoir régalien de créer la monnaie permet d’enrichir énormément les banques privées. Ce sont elles qui créent l’argent par les crédits (90% de la masse monétaire est de l’argent-dette). Elles s’enrichissent en plus en prêtant aux Etats qui ne peuvent plus emprunter gratuitement ou à bon marché auprès de leur propre banque nationale. Les banques nationales sont devenues indépendantes, grosso modo possédées par les grandes banques privées qui en sont les actionnaires, et servent au fond intérêts de celles-ci en leur offrant surtout de l’argent à très bon compte. Comme toujours, les bénéfices de la finance sont privatisés et les pertes sont socialisées. Les Etats se sont terriblement endettés pour renflouer des institutions«too big too fail»lors de la crise des «subprimes»de 2007. Ces banques systémiques sont elles-mêmes les créanciers principaux des Etats («primary dealers»)et les tiennent sous leur coupe par ce biais. Les assouplissements quantitatifs(«quantitative easing»), pratiqués de manière (1) coordonnée par les grandes banques centrales depuis une dizaine d’années,apportent énormément d’argent au système financier qui peut spéculer et qui a pu notamment construire tout un système financier de l’ombre, avec des bourses privées, des contrats de gré à gré totalement opaques. Le poids du «shadow banking» s’élèverait à 92’000mia$ fin 2015, alors que le PIB mondial était cette année-là de 74’551mia$ (p. 117). Par ailleurs, des effets de levier monstrueux et une quantité de produits financiers sophistiqués ont construit un immense château de carte sen particulier de produits dérivés (dont le total est estimé entre630’000 et 15’000’000 mia$, p. 132) qui pourrait s’effondrer à tout moment en entraînant la ruine de l’économie.

schéma dépossession produits dérivés

Notons de plus que des lois ont récemment été passées pour renflouer les institutions financières par des «bail-in»opérés avec les capitaux des épargnants eux-mêmes, s’ajoutant aux «bail-out» fournis par l’endettement des Etats.

Par tous ces moyens, les ploutocrates cherchent à contrôler l’humanité dans un Système-monde organisé grâce aux nouvelles technologies permettant de gérer, de surveiller et de punir (internet, identité numérique,big data, blockchain, etc.). Cette oligarchie parasitaire est servie par une alliance banco-financière réunissant les banques commerciales, les banques centrales et les gestionnaires d’actifs («assets managers»). Ces derniers détiennent notamment beaucoup de pouvoir dans les assemblées générales d’actionnaires où ils imposent des politiques néolibérales cherchant le seul profit financier au mépris de tout le reste.

L’auteur pronostique que les prochaines étapes seront de chercher à financiariser et privatiser encore plus de biens, comme les services publics subsistants, les petites et moyennes entreprises indépendantes, les propriétaires particuliers dont les classes bourgeoises locales. Ce sont les prochaines cibles. Vous êtes les prochaines cibles. Et tous les moyens seront mis en œuvre pour y parvenir:propagande via des médias serviles,car possédés, utilisation machiavélique de tous les idiots utiles qui, à chaque époque, sont légions, lobbying intensif auprès de politiciens mous et corruptibles, etc. Enfin,ce seront ensuite toutes les ressources qui pourraient être accaparées, privatisées, financiarisées, comme l’eau, l’air,etc.

Alors que faire pour résister?Au vu de l’analyse opérée dans ce livre, on voit que tout ce qui va contre ce système d’asservissement est positif. Tout ce qui humanise est bon, car la dépossession esclavagisante de l’oligarchie financière est par essence inhumaine et déshumanisante.Il sera bien de privilégier les entreprises locales ou nationales à taille humaine non contrôlées par des capitaux transnationaux, des relations humaines directes de confiance entre les acteurs économiques. Il faut défendre l’usage du cash et même chercher à restaurer l’utilisation de l’or et de l’argent comme monnaie. Cela n’est pas incompatible avec une pratique mesurée de nouveaux moyens de paiement numériques. Il faut aussi que les Etats reprennent le dessus sur les multinationales quitte à exiger le démantèlement de certaines. Ce sont aux Etats démocratiques de dicter les règles. Nous avons besoin de vrais serviteurs de l’Etat et non pas de politiciens corrompus travaillant au fond pour les intérêts privés de ce microcosme financier mondialisé. Nous avons besoin de médias vraiment indépendants et pluralistes, ce qui n’est pas le cas dans nos démocraties contemporaines. Le système financier doit aussi être repensé et la spéculation doit reculer. Les banques centrales doivent revenir sous le contrôle des autorités élues. En plus de maintenir une inflation limitée, elles doivent chercher à favoriser l’économie du pays, être au service du peuple, et non pas des banques commerciales. Il faut aussi lutter pour maintenir des communautés politiques à taille humaine, comme l’est notre pays de Vaud. Tous les processus centralisateurs et uniformisateurs, ainsi l’Union européenne ou le centralisme fédéral en Suisse, sont négatifs. Ils dépossèdent les citoyens de leur pouvoir. Ils le transfèrent à des castes de technocrates au service in fine de la caste oligarchique mondiale. On ne peut que conseiller la lecture de cette brillante analyse qui montre que nous sommes face à des périls terribles. Les citoyens n’ont plus le choix. Ils doivent maintenant hausser leur niveau de compréhension pour agir de manière pertinente. Ils doivent ouvrir les yeux s’ils ne veulent pas être transformés petit à petit en esclaves.

David Rouzeau, enseignant et contributeur du bi-mensuel de La Ligue vaudoise, La Nation

Liliane Held-Khawam, Dépossession, Ed. Réorganisation du monde, 2018 (disponible notamment à la Librairie du Valentin
1 Nous exprimons les montants nécessairement évoqués pour traiter ce sujet en milliards de $ ou d’euros, abrégé par «mia.». La notion de «trillion»(1’000 milliards) paraît trop abstraite pour le citoyen contemporain.

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