Les élus facilitent la remise en question de la société humaine. Vincent Held

Ou comment l’écologie sert de cheval de Troie à la financiarisation / automatisation des restaurants et des taxis.

Dès août 2019, le célèbre magazine économique Forbes avait lancé cet avertissement solennel:

«Les restaurants, petits et grands, devraient être alarmés. Car une vague de déstabilisation des affaires inarrêtable va arriver.»

Dix-huit mois et quelques «mesures sanitaires» plus tard, le secteur ressemble à un champ de ruines fumant. Ce qui n’est évidemment pas perdu pour tout le monde.

Comme l’avait prophétisé Forbes, c’est bel et bien aux multinationales de la livraison de plats que semble bénéficier en priorité la déconfiture de nos restaurateurs. Pourtant, malgré les fermetures forcées, les salaires de misères et les commissions prohibitives prélevées sur les commandes, les Uber Eats, Deliveroo et consorts ne parviennent toujours pas à atteindre l’équilibre financier!

Or, si les livraisons de plats par des cyclistes précarisés n’ont pas réussi à devenir rentables au cours des lockdowns successifs de l’année écoulée, il y a fort peu de chance qu’elles le deviennent un jour…

La financiarisation silencieuse de la restauration par la robotique

Pour comprendre comment ces services de coursiers financiarisés comptent générer des profits — Forbes parle d’ailleurs d’un marché de 200 milliards d’ici 2025! — il convient de jeter un coup d’œil du côté de Singapour, où Deliveroo a ouvert plusieurs restaurants entièrement automatisés dès 2017.

Et de fait, la cuisson des plats les plus divers peut aujourd’hui être entièrement confiée à des robots animés par des «intelligences artificielles». Un domaine auquel s’intéresse par exemple de très près le grand leader suisse de la robotique industrielle ABB. L’on comprend dès lors mieux pourquoi le célèbre cabinet de conseil McKinsey estime qu’environ 73 % des emplois de l’hôtellerie-restauration pourraient aujourd’hui être entièrement automatisés (p. 7)!

Il semblerait donc bien que les «cuisines virtuelles» que proposent aujourd’hui Deliveroo et Uber Eats n’aient pas vocation à rester longtemps occupées par des restaurateurs. D’où sans doute leur surnom affectueux de «ghost kitchens»

Du moment que les services de livraison sont en place en effet, ce qui est déjà le cas aujourd’hui grâce au covid, il ne reste plus qu’à concentrer la production dans ces «cuisines fantômes», dûment équipées de robots de production pilotés par l’IA. Les tâcherons précarisés d’Uber Eats et autres se chargeant des livraisons. Il va sans dire que plus la fermeture des restaurants se prolongera, moins ceux-ci seront indemnisés, et plus la pérennité de ce nouveau modèle d’affaires sera assurée pour les prochaines années. Avec des retombées financières annoncées comme gigantesques, comme nous l’avons vu.

Sur le plan pratique, le duopole Uber-Deliveroo pourrait d’ailleurs déléguer ces diverses activités à des sous-traitants mieux implantés localement, tels que Nestlé ou le groupe de supermarchés suisses Coop. Ces deux géants de l’agroalimentaire helvétique semblant bien décidés à renforcer leurs activités de préparation de plats, tout en investissant dans les «robots intelligents» d’ABB…

Mais il est un autre facteur qui pourrait lui aussi peser lourdement en faveur de ces nouveaux modèles d’affaires lancés à grands frais par Uber Eats et Deliveroo.

Le covid comme catalyseur de l’ubérisation des centres-villes

Voilà en effet ce qu’expliquait récemment à Migros Magazine le fondateur de la société Smood, une variante made in Switzerland d’Uber Eats:

«On avait déjà reproché au patron d’Uber d’avoir ensuite créé Uber Eats, qui lui faisait perdre des clients, les gens n’ayant plus besoin de taxi pour aller au restaurant. Il avait répondu que c’était au contraire parfait, parce que binaire: soit vous vous déplacez, soit vous ne vous déplacez pas, dans les deux cas vous êtes client.»

L’entrepreneur genevois Marc Aeschlimann révélait ainsi avec une simplicité déconcertante les ambitions hégémoniques de son modèle américain: supprimer la voiture individuelle en ville pour maximiser la rentabilité des VTC, des applications de car sharing… et des services de livraison de plats à domicile!

De quoi fournir une explication rationnelle aux mesures anti-automobilistes (projets de péages urbains, démultiplication des pistes cyclables, des limitations à 30 km/h, des travaux intempestifs, etc.) qui sévissent aujourd’hui dans tant de métropoles européennes. Même le projet de suppression de 70’000 places de stationnement à Paris (sur le modèle de ce qui s’est déjà fait l’année passée à Genève!) paraît subitement s’expliquer! Car plus la mobilité des citadins se verra réduite, et plus ceux-ci deviendront une clientèle captive non seulement pour les services de VTC et de car sharing, mais encore pour ceux de livraison de plats à domicile, déjà projetés dans la stratosphère grâce à la providentielle crise du covid! (Sans parler des services logistiques d’Amazon, La Poste, DHL, etc.)

La guillotine «verte»

On peut d’ores et déjà annoncer que les concurrents d’Uber (les sociétés de taxi traditionnelles privées ou publiques) ne survivront pas à ces mesures de «verdissement» de plus en plus exubérantes. Les surcoûts liés à l’acquisition des nouveaux véhicules supposément eco-friendly («urgence climatique» oblige!) et le dumping largement prévisible de la part des mastodontes de la Tech se chargeront bien vite de les faire sortir du marché. (Uber, pour sa part, a déjà annoncé son projet de faire basculer son million de chauffeurs vers les véhicules électriques d’ici 2030. De telle sorte que la rhétorique fumeuse autour des vertus écologiques de la voiture électrique semble avoir été taillée sur-mesure pour permettre aux leaders de la «mobilité digitale» d’écraser définitivement toute concurrence…)

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En Suisse romande, cette frénésie anti-automobiliste et pseudo-écologiste se concentre surtout dans les cantons de Vaud et Genève. Ce qui semble assez révélateur, dans la mesure où ces entités administratives se trouvent précisément être les principaux partenaires d’Uber dans la région (l’un et l’autre canton ayant mis chauffeurs de taxis et de VTC sur un pied d’égalité il y a bien des années déjà.)

En plein confinement et alors que des pistes cyclables XXL se déployaient dans les villes européennes au détriment de la circulation automobile, un académicien allemand spécialiste de la «mobilité digitale» assénait au grand quotidien Die Welt: « il faut supprimer toute place pour le trafic automobile» en ville !

Il est vrai que le Prof. Andreas Knie dirige la société de «car sharing public» Choice GmbH, de telle sorte que ses motivations pour évincer les voitures individuelles sont on ne peut plus transparentes. Quant aux politiciens qui maltraitent restaurateurs, automobilistes et taxis au profit d’Uber et de ses sous-traitants régionaux, il conviendra sans doute un jour de tenter de clarifier leurs propres liens d’intérêts éventuels avec ces sociétés.

(On notera au passage que la déliquescence de l’offre de services publics représente un autre facteur de succès identifié de longue date par le cabinet McKinsey pour ces différents modèles d’affaires venus tout droit de la Silicon Valley (applications de VTC, de car sharing et de livraison à domicile). De telle sorte que la situation financière bancale des transports publics d’un certain nombres de grandes agglomérations européennes pourrait bientôt se transformer en jackpot pour les acteurs de la «mobilité digitale».)

Et pour conclure sur une note positive, nous livrerons encore au lecteur cette courte citation du Prof. Villani, qui nous semble enterrer définitivement la coûteuse et grotesque lubie de la robotisation des moyens de transports et de livraison:

«Les aficionados de la 5G vantent les mérites de la voiture autonome ou de l’optimisation énergétique, mais attention au leurre  : la première sera sans intérêt si les voitures restent individuelles, la seconde n’a que faire des hauts débits de la 5G.»

Que les amateurs de gadgets de livraison autoguidés made in China se le tiennent pour dit!

Vincent Held- Antipresse

2 réflexions sur “Les élus facilitent la remise en question de la société humaine. Vincent Held

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