Le Règne de l’Esprit malin. David Rouzeau/La Nation

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Un soir d’été, dans les montagnes du Valais, un inconnu qui dit se nommer Branchu, arrive au village et s’installe comme cordonnier. Au début, il est bien accueilli mais, après trois ou quatre mois, les signes commencent à se montrer…un fusil qui éclate, Mudry qui tombe d’une paroi, deux bêtes qui crèvent dans la même étable, le croup de la fille du sonneur… Pour Luc, un crève-la-faim qui lit des gros livres, le règne du Malin est commencé, pour Lhôte dont Branchu a guéri la mère, c’est Jésus ! … (Wikipédia)

Avant-propos; David Rouzeau, enseignant et contributeur du bi-mensuel La Nation, m’a fait parvenir ce très joli texte dans lequel il commente un ouvrage de Ramuz: Le règne de l’esprit malin.

Je me suis dépêchée de lui demander l’autorisation de le reproduire ici tant son analyse est d’actualité. Il faut dire que le Malin ne se repose jamais. La Bible dit:

Soyez sobres, veillez. Votre adversaire, le diable, rôde comme un lion rugissant, cherchant qui il dévorera.

1 Pierre 5:8

Cet envoi était accompagné d’un petit message qui m’a beaucoup touchée:

Je voulais vous donner cet article que j’ai écrit sur un roman très puissant de Ramuz, Le Règne de l’esprit malin. 

Ce roman est un roman de prophète. Ramuz était un prophète, un prophète moderne, agnostique, mais profondément humain et spirituel.

J’ai établi certaines remarques inspirées de vos combats et de vos analyses en fin de texte. Ramuz s’insurge contre cet emprise de l’Argent sur l’humanité de l’homme. Le culte de l’Argent est diabolique.

On se souvient de la recension que David Rouzeau a faite suite à la parution de Dépossession. Dépossession par la ploutocratie supranationale.

Je profite pour remercier David bien sûr ainsi que chacun d’entre vous pour votre confiance et votre fidélité.

Bonne lecture.

LHK

Le Règne de l’Esprit malin.

Ce roman, septième de l’auteur, écrit en 1913 – Ramuz a 35 ans – connaîtra plusieurs éditions pendant presque une vingtaine d’années. Quand on sait à quel point Ramuz est un écrivain dévoué à l’absolu et à l’essentiel, on ne peut que l’aborder au niveau le plus profond. Notre lecture de l’oeuvre romanesque antérieure de Ramuz nous a toujours montré la place centrale occupée par la notion de l’amour. On sait que, chez Ramuz, l’amour est là pour lutter contre la séparation de l’homme d’avec la nature et d’avec les autres hommes. L’amour est ce qui permet de vivre véritablement et intensément. Il permet de lutter aussi contre le mal.

La figure qui s’oppose à l’amour, celle qui promeut la séparation si redoutable et redoutée, est précisément le diable, selon sa profonde étymologie (diabolos, « celui qui sépare »). Dans ce roman puissamment fantastique, le diable est carrément un personnage de l’histoire. Plus qu’un mythe, c’est une sorte de parabole ou un conte, qui montre le mal à l’oeuvre et une rédemption possible.

La seule occurrence du mot « amour » concerne le pauvre Lude, qui veut retrouver sa famille. Sa fille, Marie, au prénom prédestiné, entend sa voix et sera la figure de la Pureté qui éliminera le diable. La voix du père portée « par le remords et par l’amour » est à l’origine du mouvement qui va détruire le mal.

Ramuz écrit des romans pour lutter contre ce qu’il appelle la Séparation. Il est dans un combat à mort contre le mal, contre ce qui divise. Ce roman thématise frontalement cette problématique.

La communauté villageoise vit dans une relative paix. Un nouveau personnage, nommé Branchu, cordonnier de son état, arrive, et c’est le diable. Le lecteur le comprend assez vite, car le narrateur le lui indique : sa couleur préférée est le rouge, « couleur de flamme ».  Cet étranger se fait tout de suite accepter par son habileté sociale. Il paye de manière généreuse. Il offre à boire. Il réalise un très bon travail et ses prix sont la moitié des tarifs normaux.

Le mal opère d’emblée par le biais de la cupidité des hommes. Il se manifeste très rapidement, car un vieux cordonnier se pendra de ne pouvoir assumer cette concurrence diabolique. Les villageois l’avaient délaissé pour accourir chez le nouveau cordonnier, fascinés par ses fantastiques prouesses matérielles. Les bottes sont plus neuves après réparation qu’elles ne le furent jamais. Il y a une submersion de tout par la matière. Un autre innocent va mourir. C’est Luc, un marginal, qui annonce publiquement que ce nouveau venu est maléfique, car il l’a senti grâce à une prescience mystérieuse.

Mais personne n’écoute le prophète qui dit la vérité. Personne n’écoute l’écrivain, le poète, le mystique, le courageux qui a la vue profonde des choses. En plus d’être souvent méchants, les hommes sont encore plus souvent bêtes et ignorent les vrais signes. Il sera moqué, jeté dans une fontaine gelée et mourra d’une pneumonie. C’est qu’entre-temps, le cordonnier aura guéri la mère de Lhôte qui le considérera comme un Christ, dans une inversion complète. Le diable aussi réalise des miracles…

Ramuz écrit un roman terriblement violent. Les maux qui vont s’abattre sur ce village seront atroces. D’abord, ce sont des drames advenant de manière anormale, des incendies, des fausses couches, des conflits dans des familles… Ce n’est que progressivement que les villageois comprennent que le cordonnier est maléfique. Ils voudront le crucifier, mais il les dominera et récompensera ceux qui lui ont vendu leur âme. Ils pourront tout avoir, se goinfrer, forniquer, s’adonner à tous les plaisirs sans limite, mais pour cela ils devront se vanter du mal commis et blâmer le bien. Et cela est horrible. L’un des pires actes est celui de Trente et- Quarante qui se vante d’avoir tué son fils adultérin et que cela lui a fait économiser 50 francs par mois. Le dieu Argent va ainsi jusqu’à justifier un abominable infanticide. Pendant ce temps, d’autres villageois, refusant cette inversion diabolique des valeurs, sont atrocement persécutés dans leur chair. Ils sont accablés de maladies, tous les animaux meurent, les cadavres sont partout, tout s’effondre.

Le curé n’est d’aucun secours. Sa morale puritaine et abstraite les accable de reproches en partie infondés.

Sa justification du mal comme punition nécessaire pour la rédemption paraît délirante. Il ne comprend pas que le Diable est là, que l’Ennemi est là et qu’il faut se battre ! Du reste, le roman se clôt énigmatiquement sur la vision de ce curé retrouvé « pendu aux branches d’un mélèze ; il n’avait plus d’yeux, ni de nez, ni de bouche, ni de figure, à cause que les corbeaux étaient venus, qui savent faire ». Il n’avait en effet pas vu, ni senti, ni affronté par la parole le malin. L’homme d’église, comme souvent chez Ramuz, faillit totalement à sa mission.

Ce roman est complexe, puissant et mystérieux. C’est un texte extrêmement subtil. On le comprend comme une attaque en règle de la priorité donnée par l’homme à l’argent, à la matière, à la possibilité de jouir sans limite. Le diable divise les hommes, les rend insensibles aux autres. La plupart des hommes sont « méchants » : « Au milieu de l’hiver, [Marie] était partie avec sa mère, ayant été chassées par la méchanceté des gens ». En effet, les villageois ont été odieux avec Marie et sa mère : « Beaucoup de personnes ne la saluaient plus. D’autres au contraire, prenaient en lui parlant un air de fausse pitié, qui la faisait souffrir plus encore. Elle avait bientôt vu qu’elle ne pourrait plus y tenir ».

Les hommes sont capables des pires monstruosités, celles de la grande boucherie de la Première guerre mondiale, contemporaine de Ramuz, en est l’un des exemples frappants, mais il y en eut tant d’autres avant et après dans l’histoire humaine. Le mal est puissant parmi les hommes. Les signes ne sont pas vus. Les prophètes ne sont pas écoutés, contrairement à tous les faux-prophètes. Les faux-monnayeurs règnent partout. L’homme préfère écouter les journalistes, les animateurs habiles, des politiciens et autres experts aux paroles mensongères. Il croit en ces faux signes, alors que les vrais signes sont ailleurs. N’est-ce pas notre monde actuel aussi qui vend son âme constamment au dieu Argent et ceci de plus en plus ? La pathétique américanisation des valeurs, notamment dans les entreprises, depuis quelques décennies le montre, de même que la financiarisation toujours plus poussée et en rien empêchée par des élites politiques larguées ou complices, la continuelle dépossession opérée par les oligarchies financières des biens des peuples. A cela s’ajoute le culte du matériel dans lequel s’engouffre la pauvre humanité postmoderne : la numérisation du monde, la 5G, la robotisation, etc. On se croirait dans ce village dont Ramuz narre le drame.

Et plus que le diable, à qui chacun accordera le degré d’existence qu’il voudra, c’est « l’esprit malin » qui « règne » parmi les hommes. La pureté de Marie renversera tout – celle de tout homme au coeur pur, celle du véritable artiste –, et ce que toute la hargne des hommes n’a pas réussi contre le cordonnier satanique, la petite fille, à la recherche de son père, y parviendra. L’amour et la pureté peuvent tout. Ils sont la grande puissance.

David Rouzeau

Article paru dans la Nation, N° 2171, 26 mars 2021

8 réflexions sur “Le Règne de l’Esprit malin. David Rouzeau/La Nation

  1. Merci pour cet article et la découverte de ce roman.
    Un texte plus que d’actualité en ces Temps plus que troubles.
    Mamon et Le Veau d’Or règnent en « Maître » ici-bas…pour l’Instant.

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  2. MERCI pour ce texte sur l’esprit malin, que je trouve fort utile à la compréhension de ce qui se passe aujourd’hui. je l’ai beaucoup apprécié.Anne  

    Anne MauconduitMagnétiseuse – Energéticienne Naturopathe & Psychothérapeute                Coach en joie de vivre       tél : 06.64.93.93.55 Facebook: « santé-joie-énergie » 

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  3. LIVRE D’URANTIA – Fascicule 54. Problèmes de la rébellion de Lucifer

    1. Vraie et fausse liberté

    (54.0) 54:1.1 Parmi tous les problèmes troublants issus de la rébellion de Lucifer, aucun n’a occasionné plus de difficultés que l’inaptitude des mortels évolutionnaires immatures à distinguer la vraie liberté de la fausse.

    (54.0) 54:1.2 La vraie liberté est la quête des âges et la récompense du progrès évolutionnaire. La fausse liberté est la subtile duperie de l’erreur du temps et du mal de l’espace. La liberté durable est fondée sur la réalité de la justice – de l’intelligence, de la maturité, de la fraternité et de l’équité.

    (54.0) 54:1.3 La liberté est une technique autodestructrice de l’existence cosmique quand ses mobiles sont dépourvus d’intelligence, inconditionnels et incontrôlés. La vraie liberté se relie progressivement à la réalité et reste toujours pleine d’égards pour l’équité sociale, l’équité cosmique, la fraternité universelle et les obligations divines.

    (54.0) 54:1.4 La liberté est suicidaire quand elle est divorcée d’avec la justice matérielle, la droiture intellectuelle, la longanimité sociale, le devoir moral et les valeurs spirituelles. La liberté est inexistante en dehors de la réalité cosmique, et toute réalité de personnalité est proportionnelle à ses relations avec la divinité.

    (54.0) 54:1.5 La volonté autonome sans retenue et l’expression de soi sans contrôle équivalent à un égoïsme que rien ne vient adoucir, un summum d’impiété. La liberté non accompagnée d’une victoire toujours plus étendue sur soi-même est une fiction d’une imagination de mortel égoïste. La liberté motivée par le moi est une illusion conceptuelle, une cruelle duperie. La licence déguisée sous les vêtements de la liberté est l’avant-coureur d’une abjecte servitude.

    (54.0) 54:1.6 La vraie liberté est associée à un sincère respect de soi ; la fausse liberté est la compagne de l’admiration de soi. La vraie liberté est le fruit de la maitrise de soi ; la fausse liberté est la prétention de s’affirmer soi-même. La maitrise de soi conduit au service altruiste ; l’admiration de soi tend à exploiter autrui afin d’assurer des avantages personnels à l’individu dans l’erreur, disposé à sacrifier l’accomplissement dans la droiture à la possession d’un pouvoir injuste sur ses compagnons.

    (54.0) 54:1.7 La sagesse elle-même n’est divine et sûre que si elle procède d’une large vue cosmique et de mobiles spirituels.

    (54.0) 54:1.8 Nulle erreur n’est plus grande que la sorte de duperie de soi qui conduit des êtres intelligents à la soif d’exercer leur pouvoir sur d’autres êtres, afin de les priver de leurs libertés naturelles. La règle d’or de l’équité humaine s’élève contre toutes ces fraudes, injustices, égoïsmes et manques de droiture. Seule une liberté authentique et véritable est compatible avec le règne de l’amour et le ministère de la miséricorde.

    (54.0) 54:1.9 Comment la créature volontaire ose-t-elle empiéter sur les droits de ses compagnons au nom de la liberté personnelle, alors que les Chefs Suprêmes de l’univers s’effacent avec un respect miséricordieux devant les prérogatives de la volonté et les potentiels de la personnalité ! Dans l’exercice de sa liberté personnelle présumée, nul être n’a le droit de priver un autre être des privilèges de l’existence qui lui ont été conférés par les Créateurs et qui sont dument respectés par tous leurs associés, leurs subordonnés et leurs sujets loyaux.

    (54.0) 54:1.10 Il se peut que l’homme évolutionnaire ait à lutter pour ses libertés matérielles contre des tyrans et des oppresseurs sur un monde de péché et d’iniquité ou durant les premiers temps d’une sphère primitive en évolution, mais il n’en est ainsi ni sur les mondes morontiels ni sur les sphères de l’esprit. La guerre est l’héritage de l’homme évolutionnaire primitif, mais, sur les mondes où la civilisation progresse normalement, il y a longtemps que le combat physique est discrédité en tant que technique pour résoudre des malentendus raciaux.

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  4. Le Mal offre des moyens moralement condamnables pour dominer et posséder. Le Mal, c’est porter volontairement un préjudice. Les trois monothéismes sont unanimes à interdire le Mal. Il est le fait d’un pécheur, d’un psychopathe, d’un possédé, d’un sujet ou d’un soldat qui obéit à une doctrine, à un ordre supérieur ou militaire. Les dix commandements et les sept péchés capitaux sont là pour baliser les consciences des croyants et pour éliminer le Mal autant que possible. Satan ou le Diable personnifient le Mal. Certaines divinités antiques, les démons, incitent au Mal dans le but de défendre des intérêts particuliers. Le Mal est une puissance de destruction. Il s’oppose à l’Ordre naturel et à la morale innée.

    La méchanceté, le sadisme, le malin plaisir peuvent habiter des psychismes « reptiliens », pervers ou psychopathes. Le satanisme est la religion du Mal. Le stade ultime du Mal est celui porté aux enfants et le cannibalisme. C’est le Mal absolu.

    La superstition et l’irrationnel sont vecteurs de fausses croyances. Une religion positive mal enseignée ou mal comprise peut être source d’égarements. Le Mal, comme événement négatif, peut être considéré à tort comme une punition divine ou un sort jeté par un sorcier. Les contes et légendes du XIXe siècle étaient riches en démons, mauvais génies et sorcières. C’est un peu l’ambiance qui ressort du livre de Ramuz. Il y a aussi la justice immanente qui est une sorte de punition inconsciemment auto-appliquée sous l’effet d’un sentiment de culpabilité parfois exagéré.

    Les forces du Mal de l’Etat profond font partie de mauvaises doctrines, religions ou philosophies qui autorisent le Mal. Ces personnes mettent leur intelligence au service du Mal sans aucun scrupule puisqu’une raison « supérieure » leur en donne l’autorisation. Ils appliquent des absurdités philosophiques comme la « rédemption par le péché ». Ils créent la « bête » satanique de toutes pièces, pensant obtenir leur rachat en faisant le Mal autour d’eux. Ce concept est kabbaliste.

    Sans foi en Dieu ou dans une croyance positive, l’homme est facilement influencé par Satan. La religion positive protège du Mal. Elle le combat et l’élimine par l’amour, le pardon, la confession et la morale naturelle et innée. Elle enseigne la modestie et l’humilité qui sont des antidotes aux instincts d’enrichissement et de domination. La prière est aussi très efficace pour détruire le Mal dans nos pensées.

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  5. Si nous devons nous résigner à voir le monde en binaire, il nous faudra choisir un camp.
    Pour moi, c’est mission impossible. Il devient de plus en plus difficile de déterminer le vrai du faux, le juste de l’injuste.
    Un Trump, selon cette grille de lecture, serait évidemment un être maléfique qui a profité de tous, triché, menti pour s’enrichir tant financièrement que par la renommée. Et pourtant, il reste un des seuls à faire barrage au deep state, l’Etat profond qui se sent au dessus des gouvernements.
    A l’intérieur de chacun, ces forces s’affrontent. C’est le lot des hommes, l’humanité de souffrances, de maladies et de mort.
    Je ne vois qu’un moyen de trouver un minimum d’harmonie et de joie qui nous permette d’apprécier la beauté de la vie, la magie de l’existence. Faire la paix avec soi-même et les autres. Cesser de jeter la pierre à ceux qui se sentent obligés de faire mal et qui ont leur rôle à jouer même si c’est malgré eux.
    Combattre le mal, le malin, c’est lui donner de la force. L’accueillir, le comprendre, l’accepter, c’est lui enlever ses armes.

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  6. Pingback: Le Règne de l’Esprit malin. David Rouzeau/La Nation – Les moutons enragés

  7. Avant Ramuz, il y a eu Baudelaire qui a écrit sur le malin un poème qui va droit dans le but. En voici la teneur:

    Au lecteur

    La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,
    Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
    Et nous alimentons nos aimables remords,
    Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

    Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;
    Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
    Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
    Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.

    Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste
    Qui berce longuement notre esprit enchanté,
    Et le riche métal de notre volonté
    Est tout vaporisé par ce savant chimiste.

    C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
    Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
    Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas,
    Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.

    Ainsi qu’un débauché pauvre qui baise et mange
    Le sein martyrisé d’une antique catin,
    Nous volons au passage un plaisir clandestin
    Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.

    Serré, fourmillant, comme un million d’helminthes,
    Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
    Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
    Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.

    Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie,
    N’ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
    Le canevas banal de nos piteux destins,
    C’est que notre âme, hélas ! n’est pas assez hardie.

    Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
    Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
    Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
    Dans la ménagerie infâme de nos vices,

    Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
    Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
    Il ferait volontiers de la terre un débris
    Et dans un bâillement avalerait le monde ;

    C’est l’Ennui ! – l’oeil chargé d’un pleur involontaire,
    Il rêve d’échafauds en fumant son houka.
    Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
    – Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère !
    (Charles BAUDELAIRE,1821 – 1867)

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